Les milieux
poétiques –faute de trouver mieux pour les appeler- se sont rassemblés ces
derniers mois sur plusieurs fronts (défense du Printemps des Poètes, collectif
Orphée, Union des Poètes…). J’ai moi-même pris frileusement part à cela, j'ai poussé
quelques cris silencieux en apposant ma signature à deux endroits.
Le bête droit à la reconnaissance
J’y vois
cependant un symptôme inquiétant chez les artistes contemporains à lutter pour
un statut qui n’a aucune raison de leur être offert (cela est en tout cas
discutable). Il n’existe pas d’intermittents de la poésie, et – qu’on me
pardonne cette vision aristocratique de la création – c’est tant mieux. Certes,
bourses, résidences, prix, existent pour lui faire rencontrer ses lecteurs.
Mais qui peut revendiquer être poète et mériter d’être protégé et reconnu en
tant que tel ? Au nom de quoi ? Derrière les discours plaidant pour
la nécessité de la poésie pour le bien du monde se cachent bien des moi moi moi incessants. Dans un article
du mois d’août, j’évoquais le festival des Lectures sous l’arbre en parlant de « fraternité
poétique ». Ces rassemblements éphémères, ces lieux de partage sont
souhaitables (même si le degré d'ouverture de ces manifestations sont tout relatifs). Mais sont à mes yeux insupportables ces rassemblements d’incompris
plaidant pour leurs intérêts. Il n’y heureusement aucun droit à la
reconnaissance, et il ne serait pas sain d’en créer un.
Poète n’est pas un métier
L’artiste contemporain
rêve d’être salarié (je n’irai pas jusqu’à dire fonctionnaire). Il rêve de
rétributions pour sa tâche hautement humaniste de dispensateur de beauté et de
vérité. La poésie devient l’écume du
réel, et le poète devient l’être incompris, détenteur d’une vérité et d’une
beauté que le monde se refuse à entendre.
L’essence de
la poésie et même de la littérature, c’est d’être libre, et donc perpétuellement
inconfortable et seule. Le désaccord et
le conflit avec le système moderne sont nos seules chances. Être reconnu par le
système dominant n’assure en aucun cas une place de choix à la poésie. Elle ne
lui offre, le plus souvent, qu’un lopin de terre sur le vaste terrain des fêtes
et de la culture. Le patronage fait croire à chacun qu’il peut être un artiste
avant d’en avoir fait les preuves. Qu’on ne se trompe pas de combat. Donner à
chacun la possibilité réelle de lire les grands textes (et donc de créer les
conditions pour cela, ce qui est très loin d’être le cas aujourd’hui) est une
nécessité politique. En revanche, donner à chaque prétendu artiste de quoi
faire sa tambouille me semble être une illusion de démocratie.
Indignation collective
L’indignation
collective des poètes n’est qu’un cri de plus qui s’ajoute aux cris rebelles du
monde entier, un grégarisme dangereux. Les festivals ou le marché de la poésie
ne sont pas à l’abri de cette dérive désagréable : ce sont des espaces où
chacun défend sa peau – et même moins, son livre ! un espace fermé où les égos se frottent avec tant d’ardeur qu’on pourrait en ressortir totalement électrisé.
On peut
reprocher au monde de ne pas s’intéresser à la poésie, encore faudrait-il que
les poètes s’intéressent au monde – en acquiesçant ou en se révoltant, ou les
deux-. S’intéresser à ce qu’il s’y passe
réellement et travailler avec lui. La modernité est ce qu’elle est,
avec ses aspects irrespirables et destructeurs. Il faut travailler avec cela, mais vouloir
être reconnu et intégré à cette modernité, c’est la mort de la poésie. Je ne
crois pas qu’assurer la survie des poètes qui veulent vivre de leur art
sauverait la poésie. Jamais aussi peu de contraintes n’ont pesé sur nous. Nous avons des lecteurs, nous avons de
l’argent, nous avons pour la plupart le confort matériel, nous aurons notre
part de gloriole. Ronsard et Bach riraient en nous voyant nous débattre avec de minuscules contraintes.
Nous avons dans nos mains l’amour
et le travail, ces deux seules choses continueront de faire vivre réellement la
poésie – en dehors de nous, de ce que nous en faisons ou désirons en faire-. Et
le témoignage. Témoigner des plus grands à notre manière, en les apprenant, en
les lisant, en les faisant lire, en enseignant. La modernité est barbare sous
bien des aspects, mais il faut donc rester en conflit avec elle. Rester en conflit, ce n'est pas crier au scandale, ce n'est pas demander à avoir sa place au sein du système! La poésie n’a pas besoin de plus
d’espace, elle est déjà partout, elle prolifère. Elle a besoin de sens, de signification, elle
a besoin de passionnés qui la travaillent jusqu’à plus soif, se mettent en
danger pour tenter de dépasser notre médiocrité, qui elle, est désormais
quasi-généralisée.
Peut-être que chacun de nous n’écrira
qu’un ou deux livres, peut-être serons-nous lus, peut-être n’aurons-nous ni
subventions, ni bourses, ni crédits de résidence, ni parterres pour nous
écouter. Cette douloureuse situation n’est pourtant grave que pour notre ego. Qu’il y ait Rimbaud, Baudelaire, Char, Dupin, Darwich,
des grands qui nous dépassent, suffit à la poésie. Ce sont comme des montagnes
et des abysses qui aident à traverser la vie et à regarder avec légèreté notre
nombril blessé.
Continuons à écrire, à lire les
grands et à découvrir nos contemporains, à lire leurs revues, à soutenir les
librairies et les maisons d’édition, c’est ainsi que nous ferons acte de
résistance.