dimanche 2 mars 2008

Chroniques du ciel et de la vie, Reeves







Voilà un très beau livre. Hubert Reeves, comme à son habitude, met la science à la portée de tous. Fruit de chroniques hebdomadaires diffusées sur France Culture, il aborde les problèmes de la planète: réchauffement climatique, niveau de la mer, pluies acides, pollution, énergies... Au fil des pages, il démontre, très simplement, à quel point nous avons un grave problème dans notre rapport à la nature. Nous en sommes encore au stade où l'écologie est un "style", et non un véritable engagement. Aujourd'hui, les luttes pour la sauvegarde de la planète, et donc de l'espèce humaine, sont encore trop souvent taxées de rétrogrades, utopiques, gentilles, compassionnelles... Pourtant, force est de constater que la voie que nous prenons est dangereuse: c'est notre rapport au temps et à l'espace qu'il faut revoir. Nous sommes pourtant loin de la prise de conscience. L'activité humaine est trop agressive et trop rapide pour la terre. Nos sociétés prétendent être du côté de la vie et du progrès, paradoxalement, elle devient mortifère, menace le vivant, donc l'espèce humaine. Le problème pointé par Reeves est celui de notre certitude d'être le stade suprême du vivant. Nous sommes certains d'être là de toujours, comme une évidence éternelle, nous sommes certains d'êtres supérieurs au reste du vivant, d'en être l'aboutissement. Reeves montre au contraire que notre présence ne va pas de soi, qu'elle est fragile. Il décrit ce qui fait de nous des êtres en totale interdépendance avec tout le reste. Le problème est que nous pensons toujours qu'il y aura toujours de la vie. Reeves répond à tous ceux qui prétendent que les initiatives écologiques, les théories de la décroissance sont rétrogrades. Il ne s'agit pas de revenir à l'âge de la bougie et des grottes. Il s'agit de vivre autrement, de prendre une autre orientation. Il s'agit de consommer autrement. Parler de décroissance, ce n'est pas cesser d'utiliser l'électricité, et de ne manger que ce que je produis dans mon jardin. Il s'agit de cesser cette production de désirs continuels.
Reeves analyse les mécanismes de la destruction terrestre et la politique et l'économie sont des facteurs déterminants. La pauvreté, les inégalités, les perversités du système démocratiques accentuent les comportements destructeurs. La terre est un lieu de vie, on ne peut se passer d'elle, et nous agissons comme si tout nous survit. La beauté du livre de Reeves est sa simplicité, et son absence de condamnation morale. Il tire des conclusions, fait des constats qui prouvent noir sur blanc qu'il nous faudra, "de gré ou de force", changer, dépasser les enjeux politiques à court terme, repenser la répartition des richesses. Bref, il nous faut aimer la terre, non pas à la manière des riches touristes qui font des "tours" en Thaïlande, en Amérique du Sud... et en ramènent de superbes photos. Aimer la terre, ce serait en prendre soin à l'échelle individuelle déjà. Il faut revoir notre rapport au temps. Le fait que nous soyons devenus des touristes et non des voyageurs est très révélateur : la terre est là pour nous servir, la nature est un loisir. Sous nos latitudes, nous avons les moyens de vivre autrement. Ce n'est pas dans les pays pauvres où les besoins de bases, de survie, ne sont pas satisfaits. Comment empêcher un Malgache de ne pas couper d'arbres s'il n'a d'autre moyen de se chauffer? La question environnementale est aussi celle des inégalités qui se creusent, et notre tombeau avec. Pour vivre, il nous faut de la vie et non des biens de consommations qui se chassent l'un l'autre. IL n'est pas question de rejeter la technologie, la consommation, l'argent, mais d'en faire autre chose, et de le faire avec le plus grand nombre.
Reeves s'attaque aussi à une grande question: celle de la réintroduction d'animaux disparus comme les loups et les ours. Il dénonce l'égocentrisme qui nous fait parler de "mauvaises herbesé et "d'animaux nuisibles". Je cite un passage particulièrement intéressant: "les vivants existent de leur plein droit et n'ont pas à se justifier d'exister. " [...] ces mots ne sont que le reflet d'un préjugé séculairement ancré selon lequel les plantes et les animaux sont là pour nous servir et que nous avons sur eux un droit discrétionnaire. [...] Les animaux considérés comme nuisibles ne le sont que pour nous; et il en est de même des herbes prétendument mauvaises. [...] toutes les espèces sont intégrés dans de vastes écosystèmes dont elles sont interdépendantes dans lesquels elles jouent un rôle spécifique." En résumé, nous devons cohabiter avec la nature, avec la fragilité de la vie. Reeves est très clair à ce sujet et donne un exemple massif: celui de la réintroduction du loup au Canada: grâce à elle, la faune et la flore ont retrouvé leur équilibre. Il ne nie pas cependant les difficultés que cela pose, notamment pour les bergers. Cela implique de repenser le monde rural: il n'est pas seul sur la terre, il faut trouver les moyens de protéger les élevages, de donner des garanties aux agriculteurs, etc. Encore un processus décisionnaire que nos politiques ne sont pas prêts de mettre en oeuvre, et encore moins la poudre au yeux du "Grenelle de l'environnement". L'écologie n'est pas un vain mot, ni une attitude "bien pensante" (du moins ne devrait pas l'être).
En lisant ce livre, on se rend compte (à nouveau), de l'incroyable merveille qu'est la vie. Ainsi, serait-il bon de se comprendre que le principe de précaution n'est ni un frein ni un retour en arrière, mais un autre chemin. Dans le roman humain, nous sommes à un croisement de probabilités, de la suite de l'intrigue dépend la fin de ce chapitre. Pour ma part, je pense qu'il ne peut pour l'instant se construire que des initiatives locales: il paraît impensable de renverser un sytème de l'économisme mondial. Parce que c'est bien le système capitaliste qui entre en jeu dans cette question. Seule la résistance locale pourra peut-être faire des communautés une communauté mondiale, un jour...
lien:
le site d'Hubert Reeves,

2 commentaires:

jeanbaptiste_bourgoin a dit…

La référence au tourisme est bienvenue. Le tourisme est une activité extrêmement destructrice, et tout à fait symptomatique du comportement paradoxal de la modernité face à la l'altérité. Un "chez vous" partout dans le monde. Étrange rencontre avec l'autre que celle qui exige de se sentir chez soi chez l'autre ! Or c'est précisément ce qui se passe lorsque nous exigeons la "pacification" d'une zone jugée touristique sous prétexte qu'en tant que touriste je n'ai pas à en subir ses dangers. Dénaturons donc le paysage pour tracer des parcours, bitumons les plages pour bien démarquer les zones permises (et sujette à l'exploitation commerciale) des zones à risques.

Je me souviens d'une affaire pathétique (et je m'excuse par avance de m'écarter un peu du sujet), il s'agissait d'un homme s'installant à la campagne, et venant de la ville, qui avait intenté un procès à un vieux paysan car son coq chantait tout les matins très tôt et le réveillait. Le vieux campagnards fut obligé de tuer son coq. Cette affaire n'est pas seulement symptomatique d'une méconnaissance de plus en plus grande du monde de la campagne, mais aussi d'un refus de plus en plus grandissant de l'altérité.

Réaménageons tout ce qui se trouve sous notre main afin qu'il s'adapte à nos désirs. Cette action est bien souvent nécessaire, mais lorsque l'homme a le désir et le pouvoir de tout réaménager, cela peut conduire à la catastrophe. L'étranger (au sens général, ce qui est autre) est nécessairement dangereux. Ce qui n'est pas nous, pose nécessairement problème. Une pensée qui n'est pas la mienne me fait d'abord violence. Un monde qui n'est pas le mien me met mal à l'aise. La logique égalitariste (l'égalité comme idéal absolu allant jusqu'à nier toute altérité) est un idéal extrêmement violent vis-à-vis de l'altérité, car il oublie idéologiquement cette violence qui naît de la rencontre avec l'altérité.

Nous avons oublié ce qu'il y avait de bon dans ce qui nous fais violence. Aussi nous aménageons tous les territoires, nous anéantissons ce qui n'est pas nous, ce qui ne nous ressemble pas, ceux qui ne partagent pas nos idées etc.
Or la nature fais violence à l'homme. Et il est souvent nécessaire pour l'homme de se battre contre elle. Mais il est extrêmement mauvais de vouloir l'anéantir.

À cela s'ajoute un problème qui remonte à la naissance du libéralisme et de l'idéal du progrès. L'économie moderne imprégnée de cette idéal du progrès a détruit la notion même d'œuvre. L'œuvre c'est ce qui dure dans le monde. Mais ce qui fut créé une seule fois, ne fait pas progresser l'économie. L'idéal du progrès conduit à mettre en place une volonté du "tout consommable", si nous pouvions aller jusqu'à consommer des maisons comme nous consommons du pain ce serait merveilleux.

Le travail est ce qui produit le consommable. Le consommable fut pendant longtemps la nourriture, principalement la nourriture. L'œuvre construit le monde, construit ce qui dure dans le temps, ce qui sera avant nous et après nous. Une pensée du tout consommable est un rabattement des œuvres du monde sur la consommation, un rabattement de la vie humaine sur la vie animale, cette vie cyclique de consommation et de satisfaction des besoins. Non pas que la vie animale soit mauvaise, mais nous ne sommes pas que des animaux. Et surtout : le mode de vie animale lié à la puissance de production et destruction de la technique humaine est un couple extrêmement dangereux.

Bref, le monde moderne semble être le monde d'une humanité souhaitant retourner à un mode de vie consommatoire animal au moment même où son développement technique le rend responsable de la nature comme il ne l'a jamais été auparavant. Donnez la bombe atomique à un lion, il ne se privera pas pour l'utiliser. Imaginons que nous devenions tous des lions ?

Ce qui me ramène au propos d'Ariane Mnouchkine que vous rapportiez dans votre treizième vœu : «Car l'art, même s'il ne fait pas systématiquement devenir artiste, "fait devenir humain."». C'est exactement ce que disait Hannah Arendt lorsqu'elle expliquait que l'œuvre construisait le monde, un monde qui dure et dans lequel nous naissons. À l'heur(e) (car c'est aussi une chance) où notre technique est toute puissante nous ne pouvons plus allez en arrière et ne souhaiter que la satisfaction des désirs animaux et la suppression de tous les dangers. Nous sommes face au danger, et en tant qu'hommes, face à la mort.

Ce qui me fait penser à votre très beaux quatorzième vœux : «Mort à la mort, vive la vie !». C'est un vœux très vivifiant, et en ce sens tout à fait bon. Mais il faut tout de même faire attention à une chose : la mort est l'horizon des hommes. Les hommes naissent dans un monde, il le savent car ce monde était là avant eux, et ils meurent dans ce monde qui continuera après eux. Parce que nous avons des œuvres, parce que nous avons une histoire, nous avons une mort. Et oublier la mort, ou vouloir sa disparition, c'est peut-être ne pas prendre en compte la responsabilité que nous avons vis-à-vis de ceux qui arriverons après nous. Nous vivons dans un monde de morts, bien vivants en somme. Ce bâtiment pensé par des mort, construit par des morts. Cette peinture peinte par un mort, mais qui nous parle encore.

Dès lors, ce très beau vœux j'aimerais, pour moi-même, le traduire ainsi : «Mort à la mort des morts, vie la vie des morts ; Vive la vie des vivants, et vive leur mort vivante». Un monde vivant, me semble-t-il, c'est un monde dans lequel nous pouvons encore parler avec les morts. Parler avec Hannah Arendt lorsque je lis "la vie de l'esprit"; parler avec Michel-Ange lorsque je contemple sa Pietà ; parler avec Bach lorsque j'écoute un concerto pour violoncelle.

Dès lors, la contemplation de la nature, l'émerveillement devant la nature, prend tout son sens. La nature c'est la vie pure. Il n'y a pas de morts dans la nature, les morts s'y décomposent et y redeviennent matière pour les vivants. La nature est un monde de pure vitalité. Et à dire vrai, l'homme n'est vivant que parce qu'il est encore dans cette nature. Vouloir naturaliser le monde, cacher les morts du monde derrière les vivants, c'est peut-être la meilleure voie pour oublier la violente nature. Retrouvons nos morts et peut-être pourrions-nous à nouveau aimer la nature.

P.S. : l'utilisation de l'animalité est moins ici une volonté de définir ce qu'est l'essence de l'animal (comment pourrions-nous vraiment la percer ?) que d'utiliser ce concept négativement afin de dire ce que n'est pas l'homme.
J'aimerais également m'excuser du ton un peu sentencieux de mes propos. J'ai parfois peur de donner l'impression de vouloir clore le débat, telles ne sont pas mes intentions. Aussi, je vous prie de ne pas y accorder trop d'importance.

Lysiane Rakotoson a dit…

Oui, c'est tout à fait vrai. Dans mon pays d'origine, Madagascar, il est de coutume (bien qu'elle se perde) de fêter nos morts: procession joyeuse, repas festif, changement du linceul, vêtements blancs... Dialoguer avec la mort assure la perennité de la vie ici-bas. Et vouloir supprimer la mort est, paradoxalement, mortifère.