jeudi 6 mars 2008

Patmos et autres poèmes, Lorand Gaspar


La poésie de Lorand Gaspar est une poésie de l’être au monde, tournée du côté du lyrisme. Elle s’inscrit aussi dans le mouvement de la poésie contemporaine qui a réévalué cette notion complexe. La poésie gasparienne a donc été nourrie par une critique du lyrisme qui ne semble pas s’en détourner. L’écriture dans le recueil est dans la continuité des précédents ouvrages : fragmentaire et brève, soucieuse de l’élémentaire et de la simplicité du langage. Mais Gaspar va plus loin dans Patmos et autres poèmes, systématisant ces procédés. Point de prose, mais exclusivement des poèmes.
La poésie de Gaspar est pourtant une poésie qui met fortement en jeu le sujet dans sa présence au lieu. Il s’agit donc de comprendre comment le sujet poétique vient en présence dans la parole sans les marques qui l’indiquent habituellement. Il semble que ce ne soit pas à travers les marques traditionnelles : la première personne du singulier est rare ; cela au profit de la deuxième personne du singulier, de la première personne du pluriel, voire de l’absence de marques d’énonciation. Il s’agit donc de trouver la place du sujet poétique dans l’effacement qu’il s’impose. Comment se manifeste t-il ?
Quel est le mode de présence du sujet poétique ?

Nous remarquons que souvent, Gaspar use d’un « nous » inclusif, qui ne remplacerait pas le « je » mais l’inclurait simplement, et l’intégrerait à la communauté. L’être-là se joue dans un va et vient entre le « je » et le « tu », dans le dialogue entre soi et l’autre. Si la poésie de Gaspar est souvent une poésie de l’immensité dans certains poèmes, mais elle est liée à l’humilité plus qu’à la solennité. Le poète face au monde prend conscience de sa précarité, perçoit mieux les frontières de son corps. Le rapport à l’espace est aussi celui d’une intimité avec lui. Il faudra donc considérer le discours poétique dans cette autre articulation entre le sujet poétique et le monde. Le sujet est au contraire tendu vers l’autre qui l’appelle, le provoque. Cela est important : le lyrisme gasparien se déploie dans l’altérité.
Car se questionner sur le lyrisme, c’est s’interroger sur la communication poétique. Gaspar partage cependant une saisie du monde toujours fragile ténue, précaire. Comment s’effectue cette communication puisqu’il s’agit d’une expérience toujours à la limite de l’ineffable ?
Justement, elle ne se fait jamais totalement : le poète constate l’insuffisance de sa parole toujours en prise avec le silence. Dans ce silence même qui contraste avec l’intensité de la présence au monde. Le lyrisme gasparien répondrait à la définition de K. Stierle : « une tension entre discours et non discours ».

Mais si l’expérience de la poésie est aussi celle de l’indicible, elle devrait amener le poète à tenir un discours essentiellement figuré ou métaphorique. La poésie de Gaspar fonctionne beaucoup par analogies, elle tend aussi à se simplifier le plus possible pour rendre compte d’une expérience avec le plus de transparence. En ce sens, il reste proche de certains de ses contemporains (Jaccottet, Bonnefoy) : il se méfie de l’image mais ne la rejette pas. Il faudrait donc nous pencher sur la mise en œuvre de l’image poétique dans un recueil où tout est élagué au maximum.
Peut-être faut-il pour répondre s’éloigner de l’idée d’une image comme représentation un écran entre nous et le monde) et préférer celle de l’image comme vision (l’évidence du monde). Nous avons dit que le lyrisme gasparien se situait dans la tension entre dicible, visible, et indicible plus que dans la parole elle-même. On peut se pencher sur la manifestation de cette tension. (Est –elle stérile ? Est-ce un constat d’échec ? ) D’abord, on peut noter le rôle primordial du silence, du vide, du manque. Cela signifie que les images ne se substituent pas à une présence. Les images gaspariennes ne construisent que si elles « lavent » l’œil, rendent transparentes les choses. Elles approchent au mieux le réel, soulignent, creusent le vide.
Ainsi, Gaspar évite la métaphorisation complète du réel au profit de l’immédiateté de l’expérience du monde. Là s'accroîtrait le lyrisme : dans un accord avec la nature pris dans une tension constante. Cette tension interdit pour le poète qu’il se paye de mots, elle engage toute son exactitude, toute son attention. La poésie est une résonance plus qu’une concordance entre le sujet et le monde. Le poète se préserve du trop-plein des images qui risquerait d’opacifier l’expérience initiale. C’est précisément cette résonance qui sous-tendrait le lyrisme de Patmos et autres poèmes.

La critique a montré la parenté entre la poésie de Gaspar, Montaigne et la pensée spinoziste : trois pensées de la connaissance de soi. La liberté se situe dans une meilleure connaissance de nous mêmes et des choses, hors des peurs et des passions - qui constituaient le fond de l’expression lyrique chez romantiques. Pour Lorand Gaspar, la conscience de notre finitude et de ce qui nous lie nécessairement au monde nous rend véritablement libres. Sa poésie ne se prive pas pour autant de sentiments et de sensations ; elle les double seulement de la conscience et du travail de l’intelligence. Chez Gaspar, écrire participe d’une quête de connaissance, d’un désir de « mieux vivre » comme il le répète. Ecrire consiste donc d’abord en un travail sur sa propre matière. En discourant au sein du monde, le poète travaille sur lui-même.
Cela souligne que le sujet poétique est récepteur face au monde, mais qu’il est aussi un acteur de connaissance. Ce point amène donc à une autre interrogation : celle de la posture même du poète dans l’écriture. Le poème a une origine confuse (il est souvent dit qu’on ne peut remonter à sa source), et le poète creuse pour clarifier ce qui est né en lui.
La puissance subjective s’épanouit donc dans l’attention même portée au monde, et le retour sur soi. L’être-là est définit par le poète lui-même comme une naissance (une co-naissance ?). Le poète est soumis aux événements qui surviennent. Comme le souligne Jean-Yves Debreuille : il « n’y a pas d’être au monde total, mais un naître au monde ». L’ouverture et l’infini sont toujours rattachés à « l’espace du dedans ». Car en privilégiant le réel, Gaspar ne fait pas le choix d’une poésie objective, mais tout simplement d’être pleinement ici et maintenant, dans la joie d’être, dans la joie aussi de l’épiphanie verbale.
On pourra reprendre la formule de Käte Hamburger qui note que dans l’énoncé lyrique, « le sujet ne prend pas pour le contenu de son énoncé l’objet de l’expérience mais l’expérience de l’objet ». Le lyrisme ne résiderait ni dans le sujet ni dans le monde (l’objet même), mais dans une expérience : l’expérience du monde et celle de l’écriture incertaine. Une humble appétence. Etonnement, émerveillement devant le monde. Cela nous amène à souligner un point important : la poésie de Gaspar est sans doute lyrique parce qu’elle porte la trace d’un désir. La présence au monde est une quête, elle se manifeste toujours par l’interrogation. Lorand Gaspar fait toujours résonner une même tonalité, celle du questionnement. Cette disposition à l’aller et à recevoir fonderait le lyrisme du poète, d’autant plus dans ce recueil où il n’est jamais observateur : toujours acteur de sa vie dans le monde, investissant le mieux possible le temps présent et l’espace.
Lyrisme dans le désir de connaissance jamais comblé, mouvement sans cesse à reprendre. Lyrisme d’une plénitude éphémère toujours aux prises avec l’incomplétude.

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