samedi 15 mars 2008

Printemps des poètes (5)

Philippe Jaccottet a publié un nouveau recueil: Ce peu de bruit, Gallimard, Paris, 2008.

un extrait:

Jour de janvier, ouvre un peu plus grands les yeux,
fais durer ton regard encore un peu
et que le rose colore tes joues
ainsi qu’à l’amoureuse.

Ouvre ta porte un peu plus grande, jour,

afin que nous puissions au moins rêver que nous passons.

Jour, prends pitié.




J’assiste avec une sorte de bonheur à l’envol rapide des feuilles détachées des branches par un vent du nord très violent qui fait scintiller celles qui restent encore aux arbres. Cela me rappelle quelque chose à propos des oracles de la Sibylle.
Au chant VI de l’Énéide, en effet, Virgile fait dire à Énée, venu consulter la Sibylle de Cumes : « Seulement, ne confie pas tes vers prophétiques à des feuilles qui peuvent s’envoler en désordre, jouets des vents rapides. »
Ainsi s’enrichit notre vision des choses de ce monde. Ces feuilles éparpillées, « jouets des vents rapides », n’avaient plus été rien que des feuilles ; elles portaient en elles, pour mon regard du moins, l’élan des essors d’oiseaux, leur apparence d’ébriété joyeuse, dans un mouvement d’aventure et de conquête bien plus que de fuite et, surtout, de chute. Ce rapprochement suffisait à expliquer « cette sorte de bonheur » que j’avais éprouvé, instinctivement, sans chercher plus loin.
Plus tard seulement, le vague souvenir des vers de Virgile viendrait charger ce bref instant d’automne d’un sens plus lourd ; au-delà du monde visible dont font partie les feuilles et les oiseaux, le regard découvrirait en quoi les paroles peuvent leur ressembler, celles de la poésie et celles qu’un dieu arrachait aux lèvres d’une femme élue par lui pour éclairer les consultants sur l’avenir ; paroles comme les feuilles nourries par une sève montant de l’obscur puis livrées au vent, paroles comme les oiseaux lancées en avant d’elles-mêmes, vers l’inconnu qu’elles prétendaient mesurer.


Philippe Jaccottet, Ce peu de bruits, Gallimard, 2008, p. 25, 50-51.

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