samedi 12 avril 2008

Enseigner plus pour penser plus

"Une école qui s'ouvre c'est une prison qui se ferme". La phrase de Victor Hugo est encore trop peu célèbre, du moins pour nos dirigeants qui met en place une politique de réforme de l'éducation plus ou moins désastreuse. Non que nous refusions toute réforme. Mais nous choisissons une autre direction: la valorisation du savoir doit être au centre de tout projet sain de société, et ce sur le long terme.
Les réformes actuelles du gouvernement concernant l'enseignement en primaire, dans le secondaire et à l'université remettent en cause certaines valeurs: notamment la primauté du savoir et l'égalité démocratique entre les élèves, les étudiants, les professeurs. Toutes ces réformes convergent pour constituer le projet de société voulu par le gouvernement Sarkozy, projet contestable - et contesté - sur tous les points.
La préférence pour les heures supplémentaires masque en fait une précarisation du statut de professeur. Fondée sur l'idée que les professeurs travaillent peu et qu'ils n'ont qu'à augmenter le volume horaire. Le gouvernement préfère faire travailler plus que de recruter et donc de nous faire travailler tous. Or, nombre d'élèves se destinent à l'enseignement et voient chaque année le nombre de postes offerts au concours diminuer. Le gouvernement prétend compenser les suppressions de postes par les heures effectuées en plus par les enseignants. Ont-ils déjà mis le nez dans le travail d'un professeur ? Comme dans toutes les professions, il y a des paresseux. Mais un professeur, en règle général, ne rentre du collège ou du lycée que pour corriger des copies ou préparer des cours. De plus, même si le nombre d'heures effectuées permettait de compenser le manque de poste du point de vue de la quantité, cela ne permet absolument pas d'améliorer les conditions d'études des élèves. Au contraire, cela a encore pour conséquence des classes surchargées. Encore une fois, ce sont les lycées les moins favorisés et les élèves les moins favorisés qui en pâtissent. Le réaménagement des DHG, Dotations Horaires Globales, exige un rencentrement sur ce qu'ils appellent "les fondamentaux", au détriment des options rares et des options artistiques qui sont menacées et ne subsistent que dans certains lycées. De même, du côté des professeurs, on voit des professeurs d'anglais chargés de donner des cours d'éducation civique! Non pas qu'ils n'en soient pas capables, mais il est dommageable de leur demander d'être tout.
La suppression des postes va dans le sens d'une réduction considérable du nombre de fonctionnaires et de la disparition d'un véritable service public contrairement à ce que l'on nous fait entendre. Cela est symboliquement grave. Voulons nous grandir dans un état où l'éducation n'est plus une priorité ?
Une autre mesure fortement discutée au gouvernement va dans ce sens: la suppression à terme des concours nationaux de recrutement des professeurs. Comme d'habitude, le gouvernement fait appel à un "bon sens" de pacotille qui séduit une partie de la population : en supprimant les concours, on favoriserait le mérite. En fait, il s'agit de supprimer les principes rattachés aux concours: anonymat, égalité, et surtout le statut de fonctionnaire qui va avec. Jusqu'ici, l'obtention de ces concours permettait au titulaire d'avoir un statut qui lui assure un poste. Quand les concours seront supprimés, plus rien n'empêchera la constitution d'un corps enseignant de non -fonctionnaires. Un concours garantit l'impartialité des candidats. Le système est déjà défaillant, puisque tous les élèves n'ont pas les mêmes chances au départ selon le milieu ou la région dont ils proviennent, mais le principe du concours met tout de même l'égalité au centre du recrutement (du moins jusqu'au lycée). Le gouvernement sape tout cela, ouvrant la voie à des recrutements beaucoup plus arbitraires, locaux, et au bon vouloir des chfs d'établissement.
Le second problème est maintenant celui de ce qui remplaçerait ces concours: des masters centrés sur la pédagogie. Nos ministres renvoient (de manière caricaturale) dos à dos la pédagogie et l'acquisition de savoir, faisant le choix de centrer la formation des professeurs sur la pédagogie, les objectifs à remplir.... Cela ne doit pas être négligé mais ne doit pas se faire au détriment de la connaissance. La diffusion du savoir n'est pas une priorité pour le gouvernement qui souhaite former des élèves efficaces et flexibles pour le monde de l'entreprise. L'école doit pourtant rester le lieu où l'on apprend à penser et ne doit pas devenir le lieu où l'on apprend à travailler. Le gouvernement oppose l'irréalisme de l'opposition qualifiée de "conservatrice", tandis qu'eux, seraient pragmatiques. Il est bien évident que l'école doit former de futurs salariés, mais aussi des citoyens. La vision défendue par nos dirigeants s'appuie sur du court terme. La qualité de l'enseignement n'est pas une priorité, au profit de la formation de "bons travailleurs". Bref, on fait tout pour enrichir le pays, favoriser la croissance par l'appauvrissement intellectuel. Xavier Darcos a récemment lancé un "je vais leur montrer ce que c'est qu'une loi de finance". Comme à son habitude, les discours officiels tendent à affirmer que l'opposition n'a pas le sens des réalités, est irrationnelle ( lorsqu'ils abordent l'opposition, sur quelque sujet que ce soit, ils la qualifient avec les termes de "peur", "inquiétude", "conservatrice", "incompréhension"... de manière générale, nos propos sont toujours discrédités puisque nous ne sommes pas du côté de la raison!). Nous pensons simplement que l'école doit être une priorité et que ce n'est pas elle qui doit pâtir des économies. L'éducation ce n'est pas priceminister. On ne mesure pas l'éducation comme la productivité. Et nous voulons croire qu'il ya d'autres projets possibles. Le progrès ne prend pas qu'un seul chemin, lutter contre ces projets de loi, ce n'est pas vouloir conserver un système en l'état, c'est défendre un autre progrès, culturel et social avant tout.
Bien entendu, le vote de la loi, comme de toutes les autres, se fera. A cela on ajoute une désinformation totale sur les télévisions nationales, voire une absence d'information : silence assourdissant sur les cinq manifestations lycéennes sauf pour évoquer les incidents. Le gouvernement du dialogue est plutôt celui de la sourde oreille. Comme d'habitude, il jongle, habillant Pierre en déshabillant Paul. Malheureusement, ce sont toujours les mêmes qui sont Paul, toujours les mêmes qui sont Pierre.

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