jeudi 15 mai 2008

Alas, Nacho Duato/Tomaz Pandur


A l'occasion du festival de danse du théâtre du Châtelet était présentée ce mercredi (et jusqu'au 16 mai 2008), une création de Nacho Duato et Tomaz Pandur, Alas, directement inspirée des Ailes du désir de Wim Wenders. Il s'agit là d'un spectacle de qualité, d'une grande force, très (trop?) intelligent, très (trop?) intensément dramatique. Alas est une chorégraphie lunaire, dans le bon sens du terme. Eclairages, luttes entre ciel et terre, ange déchu : le spectacle est résolument mélancolique. Ce parti pris est tout à fait cohérent, même si on aurait peut-être préféré une interprétation plus solaire au prix d'une infidélité envers le film de Wenders.





Nacho Duato apparaît sur scène puisqu'il joue le rôle de l'ange. Six tableaux se succèdent avec beaucoup de beauté et de contrastes : la lutte entre le ciel et la terre, l'apprentissage de la solitude par l'ange, sont teintées de violence, d'âpreté et de tendresse. L'ange descend sur la terre au milieu des hommes dans la première séquence et tente de se joindre aux personnes qu'il rencontre. La violence de la solitude au milieu des autres est à son paroxysme dans la quatrième séquence où se déroulent bagarres, incendies... avec insultes en direction du public. Séquence qui heurte dans tous les sens du terme : musique, lumières, cris... Le monde, la société est un grand brouhaha, un grand amas de cris et de chuchotis. Cette séquence est suivie par la rencontre de l'ange et d'une jeune fille, dans un pas de deux d'une belle douceur. La séquence finale, celle de l'ange déchu est extrêmement réussie : la pluie tombe du ciel et les danseurs évoluent sur un plateau inondé. L'image finale de l'ange déchu, prostré à terre est particulièrement mélancolique.



La création reprend le titre du film, "les ailes". Troquer les ailes de l'ange pour les ailes du présent, de l'ici et du maintenant. La chorégraphie n'est pas si ajustée que cela à son titre: il y a beaucoup de pas au sol, beaucoup de frappes au sol aussi, et peu de légèreté. Les danseurs restent très très ancrés au sol et on le regrette : n'est-ce pas l'ange qui est lourd (mort) et les vivants légers? Alas manque terriblement de légèreté et de lumière. Il s'agit là d'un choix d'interprétation cohérent mais un peu regrettable : le spectacle montre peu finalement un ange qui se réinvente une vie de mortel, "conquiert son histoire", mais montre une chute d'une grande intensité dramatique. Trop sans doute. Pandur et Duato ont fait le choix de citer des textes extraits du scénario du film. J'ai d'abord pensé que la beauté du texte redoublait pourtant trop la beauté du geste, qu' il était de trop. Mais j'ai remarqué que le texte intervenait souvent pour évoquer des choses poétiques, concrètes, solaires: l'odeur pénétrante, tenir une pomme... la vie terrestre. C'est là la faille du spectacle : Les rayons de lumière sont restés dans le texte au lieu d'être incarnés (surprenant pour Nacho Duato). Duato a préféré incarner la mélancolie. (ce qui n'empêche pas de sourire à certains moments.) La construction du ballet forge un univers de confrontation très net. Entre le ciel et la terre, mais aussi entre ombre et lumière sur la terre. Rien d'idéaliste. Tout aurait vocation à montrer que la vraie pureté est ici-bas. Le ballet reste cependant assez en -deçà de cette idée, souligne plus la perte que le gain, la solitude que la rencontre, le froid que le chaud. Alas aurait sans doute gagné en force en prenant son envol, en se donnant encore un peu de légèreté, moins de discordance (physique et musicale). La solitude n'est pas moins douloureuse, l'absence n'est pas moins intense dans l'expérience du soleil. Le geste de célébration n'est pas moins profond que celui de la mélancolie.

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