lundi 23 juin 2008

Pour une autre Europe


Après le "non" des Irlandais au traité de Lisbonne, force est de constater que la construction européenne n'est toujours pas l'affaire des peuples et du peuple. Un symptôme inquiétant est le déni de démocratie, symptôme visible en France : le pouvoir reste sourd à la parole populaire, ou n'y répond que pour mieux la dévaloriser. Elle ne serait que le fruit de l'impatience, de l'incompréhension. Bref, nous ne savons pas ce qui est bon pour nous, nous n'avons pas compris, nous nous sommes laissés aller à la peur et à la passion, mais nous n'avons rien à craindre puisque, eux, protecteurs et paternels, savent ce qui est bon pour nous. N'est-ce pas pour cela que nous avons voté? Pour simplement leur déléguer le pouvoir? Ce raisonnement se réclamant du progrès est en fait une manière archaïque d'avancer comme bon leur semble au nom du bien commun dont ils seraient les seuls à prendre le bon chemin.

Les titres des journaux sont clairs: l'Irlande a torpillé l'Europe. Les Echos titrent "L'Europe cherche la riposte face à l'impasse irlandaise", le Figaro "le non irlandais plonge l'Europe dans une nouvelle crise", The Times "irish voters sign death warrant for Eu treaty"... A en croire les journaux partisans du "oui" (ce qui défend tout autant), le "non" n'est qu'une réponse stérile à laquelle ils répondent par des propos moralistes. L'Irlande, comme la France, devient le mouton noire de l'Union Européenne. Comme si un "non" ne pouvait avoir qu'un seul sens: une barrière à l'Europe. Comme s'il n'y avait qu'une seule manière de désirer l'Europe. Comme si les oppositions étaient toujours minoritaires et non représentatives. Et d'ailleurs, même si elles étaient minoritaires, cela ne leur retire rien de leur légitimité. Le "non" ne ferme pas automatiquement le débat, il peut l'ouvrir, si bien sûr on l'accepte. Le refus se pense tout autant que l'acquiescement.

On a entendu que ceux qui manifestaient pour que le vote des irlandais soit respecté au parlement européen étaient pour la plupart des députés proches de l'extrême droite. Il est vrai que les groupes d'extrême droite sont farouchement opposés à la construction européenne. Le pouvoir politique prétend alors lutter contre ce fanatisme par la construction européenne telle qu'elle se fait aujourd'hui. L'Europe serait une grande aire des droits de l'homme. En réalité, il n'en est rien. L'Europe telle qu'elle se construit aujourd'hui se dirige vers une unité blanche, droitisée, intolérante et aux frontières fermées aux étrangers. D'ailleurs, les pays qui ont voté non ne sont pas les pays les plus réfractaires à l'immigration (contrairement à la République Tchèque, la Pologne, etc.).

Plus choquant encore, le chroniqueur des Echos écrit: "Ceci est constaté dès l'origine, lorsque la pensée de Jean-Jacques Rousseau qui concevait l'exercice de la démocratie comme un référendum permanent a été mis en oeuvre par les révolutionnaires de 1793 pour imposer la terreur au nom du peuple souverain". Curieuse chose que de dénoncer la dictature du peuple quand notre propre président ne cesse de se référer à ses électeurs pour légitimer toutes ses actions, sans même tenir compte de l'opposition, quand au contraire nous ne vivons que sous la dictature du bon sens. Favilla, l'auteur de cette chronique, parle de "roulette russe qui ne repose en rien sur des processus rationnels" (comme si les évidences qu'on nous assène tous les jours faisaient elles parti d'un processus rationnel et lucide!) : dans ce cas, autant remettre dès maintenant les décisions aux mains de ceux qui nous gouvernent. Au journaliste de relire ses classiques et de penser le référendum comme un contrôle du peuple sur ceux qui les gouvernent . Comment sinon, prendre possession de l'outil politique quand la majorité de nos médias nous abrutissent et nous livrent de la pensée en purée?

Il est frappant de constater que les divergences sont désormais considérées comme des erreurs de jugement et non comme des réflexions différentes qui viennent nourrir le débat. L'Europe est bien à l'image de la France (ou l'inverse) dans cet insupportable art du consensus. Alors voilà, pour les journaux, un oui est un oui toujours solide, véritable, réfléchi, raisonné; un non est le fruit de la passion, des craintes, de l'incompréhension, de l'impatience. Le problème réside surtout dans toutes les réactions face au "non", révèle une caractéristique de nos temps: il faudrait croire qu'il n'y a qu'une seule voie vers le progrès, qu'accepter est plus constructeur que refuser. La seule véritable solution serait de réfléchir en fonction de ce "non" et non chercher à le contourner comme certains sont tentés de le faire.


Le traité de Lisbonne est disponible sur :

2 commentaires:

Anonyme a dit…

Chapeau bas!

Lysiane a dit…

Tellement bas que je ne peux connaître le visage de celui ou celle qui me lit. ;-)