vendredi 28 août 2009

Darwich et la poésie amoureuse


Amour et poésie ont souvent fait mauvais ménage parce qu'on les a trop souvent associés. Lyrisme, plaintes, chants doucereux... la poésie accueille difficilement le sentiment amoureux avec justesse car elle semble s'y prêter trop facilement. Darwich renouvelle le genre du ghazal. En arabe, ghazal signifie "conversation avec une femme". La profondeur de ces conversations tient à la diversité des temps évoqués, à l'épaisseur temporelle du recueil qui évoque parfois l'amour avec nostalgie. L'instant et le souvenir s'y mêlent. Ces poèmes d’amour qui disent " l’exil de la femme dans l’homme et de l’homme dans la femme ". L'expérience singulière de l'amour devient alors un hymne à la femme. Darwich, c'est la poésie sans trucage, sans expressions bien ficelées. Le lit de l'étrangère parle aussi pour nous tous. D'une parole concrète, vraie, pure et redoutablement franche.

JE N’AI ATTENDU PERSONNE

Je saurai, quoique tu partes avec le vent, comment
Te ramener. Je sais d’où vient ton lointain.
Pars donc ainsi que les souvenirs vers leur puits
Eternel, tu n’y trouveras pas la Sumérienne portant une jarre
Pour l’écho et t’attendant.
Quant à moi, je saurai comment te ramener.
Pars donc derrière les flûtes des vieux peuples de la mer et
La caravane du sel dans son périple infini. Et pars,
Ton chant s’échappe de moi, de toi et de mon temps.
Il cherche un nouveau cheval qui fasse danser sa cadence
Libre. Tu ne trouveras pas l’impossible assis t’attendant, comme au jour où
Je t’ai trouvé, où je t’ai enfanté de mon désir.
Quant à moi, je saurai comment te ramener.
Et j’irai avec le fleuve d’un destin à
Un autre, car la lune est prête pour te déraciner
De ma lune et sur mes arbres, les paroles dernières sont prêtes
A tomber place du Trocadéro. Retourne-toi
Pour trouver le rêve et pars
Dans n’importe quel orient ou occident qui te lestent encore d’exil
Et m’éloignent d’un pas de mon lit et de l’un
Des ciels de mon âme triste. La fin
Est sœur du commencement. Pars et tu trouveras ce que tu as laissé
Ici, t’attendant. Je ne t’ai pas attendu et je n’ai attendu personne.
Mais je devais, comme toutes les femmes solitaires
Dans leurs nuits, coiffer mes cheveux
Lentement, gérer mes affaires, briser
Sur le marbre, le flacon d’eau de Cologne et interdire à mon âme
De s’occuper d’elle-même, l’hiver.
Comme si je lui disais : Réchauffe-moi
Et je te réchaufferai, ô mon épouse, et prends soin de tes mains.
Que leur importe la descente du ciel sur terre
Ou le voyage de la terre au ciel ?
Prends soin de tes mains, qu’elles te portent – tes mains sont tes maîtresses,
disait Eluard … – Pars
Je te veux et ne te veux point
Je ne t’ai pas attendu, je n’ai attendu personne
Mais je devais verser le vin
Dans deux coupes brisées et interdire à mon âme
De s’occuper d’elle-même en t’attendant !

Le lit de l'étrangère
Traduit de l'arabe (Palestine) par Elias Sanbar
82 pages
Titre original : Sarîr al-gharîbaEditeur original : Riad El-Rayyes Books Ltd, 1999Arles,
Actes Sud, 2000
Des extraits sont disponibles sur:

1 commentaire:

Petit Poucet rêveur a dit…

Bonjour...De chez Carole, je pars à la découverte...Envie de vous mettre un petit mot ici parce que, si je ne connais pas "Le lit de l'étrangère", j'ai cependant deux ouvrages de l'auteur " Comme des fleurs d'amandier ou plus loin " et " Entretiens sur la poésie."
Je sais aussi qu'une lecture tirée du livre que vous citez a eu lieu l'année dernière, à Bruxelles, lors du Marathon des Mots mais je n'ai malheureusement pas su y assister.
Vous semblez beaucoup aimer Rodin, artiste que finalement je ne connais pas...
Je vous souhaite une bonne journée.
Amicalement.