vendredi 12 février 2010

Marina Tsvetaïéva, poétesse impétueuse

Le temps est trop long pour Marina Tsvétaïéva.
Il est trop lent pour le rythme intérieur de la poétesse. En lisant Le Poème de la fin et le Poème de la Montagne, la lectrice attentive, habituée aux lectures serrées et précises des oeuvres littéraires, soumise au temps de l'étude universitaire, au temps du travail des concours de lettres, est jetée brutalement dans un temps brusque et changeant. Dans une écriture-vent : Marina Tsvétaïéva est remarquable par sa capacité à étreindre sans partage l'amour, la vie, les émotions, pour les rejeter ensuite, pour en changer. Il y a dans ses poèmes un amour de la vie et un amour de l'amour qui justifie tous les revirements. Ivre de sensations, la poétesse parvient à imprimer à sa parole un mouvement et une rapidité incroyables.

Le poème est fait de jaillissements, d'exclamations, de ruptures.

"A l'attrait pour le gouffre on mesure,
Dit-on, le niveau des monts." (Poème de la Montagne)


 Mais le plus bouleversant pour le lecteur (on pourrait même sans doute dire "le réceptacle", car les poèmes de Marina Tsvétaïéva sont comme des bourrasques qui viennent vous secouer, qui vous arrachent à votre propre immobilité, à votre amour du confort, de la permanence...) c'est que Marina assume le changement. Sa plus grande force réside dans cette profonde instabilité. Pour elle, l'amour n'est pas affaire de durée ou de régularité. L'amour peut cesser brutalement, revenir. Il n'y a pas de loi. La profondeur du sentiment n'est chez elle légitimé par rien: pas de revendication de durée, ni même d'idéalisation. Seule la violence de l'expérience présente vaut preuve d'amour. La violence de la rencontre et de la rupture sont ainsi les deux arrachements présents dans sa poésie:

" Amour, cela veut dire: arc
Tendu: arc, corde : l'accord craque."

" L'amour, c'est tous les dons,
Aux flammes - et toujours pour rien!"
(Poème de la Fin)

Marina Tsvétaïeva vit l'instant comme elle se laisse prendre par le mouvement élémentaire de la vie:

"Je ne suis pas plus qu'une bête
Que quelqu'un a blessée au ventre." (Poème de la Montagne, postface)

La poétesse écrit le déchirement intérieur. Implacable avec elle-même et avec les autres, elle n'est cependant pas capable de résoudre les tensions qui l'animent. D'une extrême impatience, sa poésie semble être le fleuve intérieur qu'elle ne parvenait pas à concilier avec le réel. Sa parole est fragmentaire, son souffle coupé. La seconde tension qui reste irrésolue est celle de l'amour de la liberté et un certain formalisme dont elle ne se défait pas totalement. Comme le note Eve Malleret dans son commentaire de l'oeuvre (édition de l'Age d'homme), Marina affichait son mépris de l'institution familiale tout  en admettant la nécessaire chaleur d'une maison confortable. Troisième tension qui la déchire, celle de l'amour charnel et de l'amour spirituel.  Marina a aimé profondément et passionnément des hommes et des femmes, et ces amours avaient pour elle la force et l'évidence du réel. Pourtant, elle est déchirée par la déception que lui procure l'amour charnel et ne cesse de louer le spirituel. Elle regrette ainsi que nous ne soyons pas nés en "terrestres de l'amour" mais en "célestes de l'amour". Comme si la réalité charnelle de l'amour échouait devant la force céleste de l'amour:

"Décharge. ( Main sur main - en fait!
Son âme sur ma main!) Comme arme
Qui charge, au long des fils en fièvre
Fait rage, - sa main sur mon âme!" (Poème de la fin).

Spontanée, cette écriture de l'éclair ne foudroie pas comme celle d'un Char, c'est un rapt. La poésie reste pour elle une tentative d'en finir avec le temps. Cet appel du haut et cette pesanteur du bas, elle ne parviendra les "apprivoiser" que poétiquement:


De pierre sont les uns, d’argile d’autres sont, -
Moi je scintille, toute argentine !
trahir est mon affaire et Marina – mon nom,
Je suis fragile écume marine.

D’argile sont les uns, les autres sont de chair –
A eux : tombes et dalles tombales !
- Baptisée dans la coupe marine – et en l’air
Sans fin brisée, je vole et m’affale.

A travers tous les cœurs, à travers tout filet
Mon caprice s’infiltre, pénètre.
De moi – ces boucles vagabondes : vise-les ! -
On ne fera pas du sel terrestre.

Contre vos genoux de granit je suis broyée
Et chaque vague me – réanime !
Vive l’écume, gloire à l’écume joyeuse,
Vive la haute écume marine !

23 mai 1920 [source, http://poezibao.typepad.com/poezibao/2005/03/almanach_potiqu_13.html]

Références:
Le poème de la Montagne, le poème de la fin, éditions l'âge d'homme, traduction E. Malleret, 1984.
Le Ciel brûle, Poésie/Gallimard, 1999.

2 commentaires:

Marcel Trucmuche a dit…

et un beau et gros travail pour la traduction !

Mamdébile a dit…

Bien que je sois passée de nombreuses fois à côté du livre, gardé par Chaton près de la fenêtre, je ne connais pas cette poétesse. Ton article m'intrigue : maintenant, j'aurais presque envie de lire ses poèmes malgré ma culture poétique niveau 3ème sous-sol !