dimanche 18 avril 2010

Edouard Glissant ou l'incendie d'une terre


" Or je suis dans l'histoire jusqu'à la moindre moelle"

La parole d'Edouard Glissant a, certes, eu moins de retentissement que celle d'Aimé Césaire. Au-delà du débat politique qui séparait les deux hommes, leurs poésies respectives sont très dissemblables malgré une apparente parenté: celle du vocabulaire. Là où Césaire cherche à déposséder l'occidental de sa langue, Glissant travaille à s'approprier la langue pour l'Afrique, les créoles. Prendre la langue avec soi en faisant un langage du sol. "L'ère des langues orgueilleuses dans leur pureté doit finir pour l'homme: l'aventure des langages commence."
Edouard Glissant, c'est tout à fait frappant, lie l'expérience poétique à celle des éléments. Les poèmes semblent forgés dans la glaise, dans la terre ocre, puis séchés au soleil. L'identité c'est de la terre dans le langage pourrait-on dire. En dépit des apparences, il s'agit bien du mouvement inverse des "poètes du lieu" : le désir du poète n'est plus d'habiter la terre par la langue mais bien de trouver une parole dans laquelle le sol ait sa place. L'Afrique, écrit-il, "me fut terre silencieuse".
La pierre va donc parler par la bouche de Glissant, parler avec des phrases, des constructions, des agencements poétiques propres aux Antilles. Car ce n'est pas seulement les hommes qui furent prisonniers des colonisateurs, mais bien les arbres, les eaux, les vents. La nature antillaise doit se reconquérir par la poésie.

" - Je me lève et j'explore et j'étreins l'innomé pays." ("Le grand midi", VII, Le Sel Noir)

L' Afrique nourrit la langue et non l'inverse. Comme Césaire, Glissant a cherché à forger une langue à partir d'un héritage âpre et douloureux.

"Afrique Afrique O plus joyeuse ô strophe beauté
     drue" ("Afrique" Le Sel Noir)

"Le conteur [...] n'offre la parole à tels qui s'en enchantent, s'y exaltent; mais aux corps brûlés par le temps: halliers, peuples contraints, villages nus, multitude du rivage." ("Le premier jour", Sel Noir)

La parole est lyrique mais le chant d'amour est toujours lancé à la terre. Le poète n'est présent que dans un "nous" qui le dépasse, le "nous" des Africains, le "nous" des Antillais, le "nous" de l'homme et de la nature. Cette association etre le tellurique et la poésie peut sembler des plus banales, et les poètes contemporains la fuient la plupart du temps comme une chose dépassée. Mais pour Glissant, parler du sol revient à parler de l'identité. Dans un dialogue avec Patrick Chamoiseau il revendiquait ce rapport aux éléments: "Et c’est l’affirmation que le devenir de l’homme est lié au devenir des éléments. Et par conséquent c’est un vieux truc, mais c’est un truc qui marche toujours et qui détermine une des orientations majeures des poétiques de l’homme". [http://www.potomitan.info/atelier/glissant.php]

Pour Glissant, la poésie doit absolument se placer du côté du monde avant toute chose. L'espace est une donnée fondamentale de l'écriture pour lui parce que, précisément, il n'allait pas toujours de soi de parler d'espace antillais ou africain. Pour le colonisé, l'espace est à réinventer. Pour le colonisé, donner un langage, donner du sens à un espace est un geste politique. C'est en cela qu'il est un des rares véritables poètes de notre époque, parce que le poétique ne l'intéresse pas tout au contraire du langage travaillé de telle manière qu'il devienne politique:

" Les combattants qui continuent à libérer leur peuple font également voir les paysages. Nous sommes familiers des paysages d’Indochine depuis les guerres de libération du Vietnam ; des paysages de l’Atlas, du Maghreb depuis la guerre d’indépendance algérienne, etc. Ce sont les tyrans qui enferment leur pays dans des limites et qui le rendent invisible. Aussi est-il tout à fait évident qu’entre la dimension libératrice et la dimension poétique il existe un rapport étroit." (Edouard Glissant, entretien avec Philippe Artières, "solitaire et solidaire"[2] )


[1] Edouard Glissant, le Sel Noir, Poésie/Gallimard, préface de Jacques Berque, 1960- 1983
[2] Référence papier: Artières P., 2003, « "Solitaire et solidaire". Entretien avec Edouard Glissant », Terrain, n° 41, pp. 9-14.
Référence électronique
Philippe Artières, « « Solitaire et solidaire »
Entretien avec Edouard Glissant », Terrain, numero-41 - Poésie et politique (septembre 2003), [En ligne], mis en ligne le 05 mars 2007. URL : http://terrain.revues.org/index1599.html. Consulté le 18 avril 2010.

1 commentaire:

Marcel Trucmuche a dit…

C'est ce que d'aucun appellerait un "terrain glissant" !

Terre dévoilée que ce territoire poétique. Merci pour le défrichage / déchiffrage...