vendredi 23 avril 2010

Lorand Gaspar, Derrière le Dos de Dieu

Serait-ce le temps qui passe ou - ou autre chose? Le dernier recueil de Lorand Gaspar, bien qu'il porte toujours les marques du talent de son auteur, laisse une impression en demi-teinte. Il n'empoigne pas avec la force de Sol Absolu, n'emporte pas comme Patmos ni ne s'impose comme Egée, Judée.



Lorand Gaspar a tenté de se tourner vers d'autres thèmes dans son nouveau recueil,  avec des textes plus longs et plus explicites, moins fulgurants. « Derrière le dos de dieu » renvoie au nom donnée à cette région de Transylvanie où sont nés ses grands parents : le texte s’origine. Le nomadisme des recueils précédents est ici moins présent. Etre derrière le dos de Dieu, c’est être près de lui tout en en étant séparé. C’est toucher sans connaître et sans comprendre. C'est parler de l’homme face à un mystère qu'il ne peut résoudre. Le recueil se clôt d'ailleurs sur cette part d'ombre: "Fondamental reste le mystère / du monde qui m'a produit/ que personne n'a produit -" (p. 111).

La mise en page est elle aussi nouvelle: le premier vers de chaque poème est en gras ce qui le rend particulièrement visible sur la page. Il  fonctionne comme un titre, mais sans jamais être séparé du poème. Le premier vers devient alors non pas le thème, ni même une indication de sens, mais note majeure, le ton donné à la partition poétique et musicale.
Cette disposition discrète orienterait -elle une lecture horizontale? L'oeil, forcément attiré par les deux vers en gras fait le lien entre le poème de droite et celui de gauche, trouve des échos et des correspondances. Les vers qui suivent le premier semblent donc se dérouler comme un fil continu, un fil nécessairement engendré par la première phrase, le premier  soupir. Et d'une page à l'autre, deux vers se répondent souvent. Ainsi le début de ces deux poèmes (pp. 102-103): "Me maintenir dans cette ouverture" et "il n' y a pas de plafond" ou encore (pp. 66-67) : "J'ai froid dans mon cerveau" et "me revient dans la chair". Lorand Gaspar s'interroge beaucoup dans ce recueil sur les rapports entre l'oeil, le cerveau et le corps. L'être au monde étant pensé par le poète comme un rapport entre la mémoire, les neurones et la peau. Le recueil est donc lui aussi construit sur le mode de la connexion où les vers fonctionnent comme des synapses qui communiquent entre elles.

Quelques poèmes, par leur humour, ou par la distance que le poète prend avec lui-même, ressortent, comme le texte intitulé « Für Eloïse ». Un chameau « vraiment très poli », y demande son chemin au poète. Entre Douz et Tozeur -deux villes du sud tunisien-, il veut se rendre au coin d’un bois, en France, à Valmondois, dans le val d’Oise. La beauté et l'incongruité du rapprochement rappellent le conte. Le texte, sur le ton de la comptine, réunit deux espaces où le poète a pu vivre, permet le raccourci géographique, ramène à une vision de l'espace qui n'est autre que celle du rêve, ou de l'enfant.

Malheureusement, le travail des images est souvent extrêmement répétitif dans ce recueil : les variations sur la respiration, le souffle, la porosité monde-corps lasseront sans doute un lecteur attentif de Lorand Gaspar. Une étape, une marche intermédiaire ? Derrière le dos de Dieu sent l'épuisement du souffle, la poétique du lieu peine à s'acheminer vers du neuf... Quelques bouffées de lumière fraîche enchantent comme ce regard  sur
                une jeune femme aveugle balayant le trottoir
                avec son bâton blanc, elle sourit
                seule au milieu du maelström des coureurs
                qui s'écartent traçant les bornes
                d'une cellule de lumière - (p. 89)

L'acte véritablement nouveau dans les poèmes est sans doute l'aveu d'une totale ignorance (grande preuve d'humilité pour un homme de quatre-vingt cinq ans)  comme il le dit dans "La vie ma vie":

                   "Ecrire ce quelque chose qu'on appelle un poème,
                    sachant qu'on ne sait pas
                    ce que c'est - " (p. 55)

ou dans "Je vois l'écume plus que les courants de fond":

                   "je ne connais toujours pas
                    la nature réelle de ce qui bouge." (p. 101)

                                                                                              ( Transylvanie) 

 Derrière le dos de Dieu, Lorand Gaspar, NRF/ Gallimard, collection Blanche, avril 2010, 111p.

2 commentaires:

Jean-Paul W. a dit…

J'aime votre lecture, modeste et pertinente à la fois.

Anonyme a dit…

Je l'ai acheté par hasard,
librairie sur mon boulevard
je l'ai feuilleté l'oeil hagard
je l'ai aimé d'1 seul regard.


Curare-