samedi 24 avril 2010

Marina Tsvétaïéva, à contre-morale

Marina Tsvétaïéva vécut dans un absolu qui l’éloigna souvent du réel. Sa vie fut remplie de mystifications, rêves, chants, qui n’eurent aucun ancrage dans le réel. Elle vécu dans sa vision poétique et idéale des choses.
Mais Marina Tsvétaïéva a une profonde certitude, celle de sa vocation. Elle a été isolée, et beaucoup critiquée. Mais cette solitude dont elle souffrait, elle la supportait aussi parce qu’elle se pensait au-dessus de la guerre même si elle en souffrait directement :

« La guerre, la guerre ! – encens et icônes –
Les éperons jacassent,
Mais je n’ai rien à faire ni du tsar
Ni des querelles des peuples » (Le Ciel brûle, p. 43)

Eternelle et différente, telle se voyait Marina Tsvétaïéva. Incroyablement orgueilleuse, la poétesse était aussi une femme libre, occupée à construire sa trajectoire individuelle comme une météorite.

Marina ne semble pas vouloir prendre part à l’agitation du siècle bien qu’elle est inévitablement une influence déterminante sur sa vie et sa création. Les privations, l’inconfort, l’absence de son mari, les critiques autant du côté « Rouge » que du côté « Blanc », tout cela la vouait à un isolement qui a compliqué la création tout en la rendant possible. C’est précisément la tension entre cette immense voix lyrique et la pression de l’histoire sur l’intime qui a fait naître ses plus grands poèmes. Car le poète est funambule, c’est sa condition, le poète n’est pas un être de confort :

« comme sur une corde fêlée
Je danse – petit danseur. » (Le ciel brûle, p.43)

Cette corde est d’abord le fil sur lequel elle tente de rester en équilibre toute sa vie : jonglant entre les nécessités matérielles et la construction de son œuvre, tentant de trouver son lieu en tel ou tel pays. Mais elle est aussi cette corde vocale fêlée : le chant de Marina ne pouvait plus être de la même pureté, de la même unité avec la guerre et la Révolution. Il était mis en danger, menacé de tous les côtés.

Trop vivante, redoutant le figement, elle n’envisage la mort que comme une vie autre. Le « trop » est sa mesure, comme elle le dit elle-même. L’éternité n’est donc envisagée que sous le point de vue le plus vivace : elle s’adresse au passant, l’appelle pour qu’il la regarde sans tristesse. Après la vie, il lui faut encore la vie, seule manière de rendre acceptable l’éternité, de lui rendre une éternité en mouvement, la seule que mérite un poète selon elle :

« […]

Non, ce n’est pas une tombe,
Je ne surgirai pas, menaçante.
J’ai trop aimé moi-même
Rire quand il ne faut pas.

Le sang frappait à mes temps
Et mes boucles bouclaient ;
Je fus aussi, passant !
Passant, arrête-toi !

[…]

Cueille une herbe sauvage
Et puis une fraise des bois –
Mûrie entre les tombes
Elle sera plus sucrée.

Mais ne te penche pas,
Triste, au-dessus de moi,
Evoque-moi sans peine,
Sans peine oublie-moi ! » (Le ciel brûle, pp. 22-23)

La poétesse faisait donc preuve de beaucoup de liberté en tentant de s’extraire, non pas des conditions historiques, mais des pressions idéologiques qui s’exerçaient sur elle.

Le poème intitulé « Don Juan » donne la mesure de la liberté et de la force de Marina qui aimait et désirait sans se soucier des regards extérieurs. Elle considérait ses vers avec beaucoup de sérieux et elle se considérait avec sérieux,  car elle était profondément idéaliste, mue par une soif inextinguible d’absolu. Elle possédait une rigueur qui est celle de l’écriture, une dureté qui lui a fait préférer sa création à sa fille (sa fille restait faire les taches ménagères à la maison, n’allant pas à l’école parfois, pour que la mère puisse trouver le temps d’écrire !). Cet égocentrisme et cet égoïsme créateur vont de pair avec une grande fierté comme le prouve l’audace du vers final !

« […]

Et pour que de tes yeux
Tu voies la beauté féminine,
Ce soir, cette nuit
Je t’apporterai mon cœur.

Des lointaines contrées
Vous m’êtes venu. Votre liste
Est close, Don Juan » (Deuxième partie de « Don Juan », Le Ciel brûle, pp. 67-68)
En attendant – dormez bien ! …
Marina Tsvétaïéva est ce que l’on pourrait appeler une extrémiste de l’amour, de la vitesse, de la poésie. Elle aurait pu dire « d’abord vient la poésie, ensuite la morale », célèbre phrase de l’Opéra Quatre Sous (« das kommt die Fressen, dann kommt die Morale »). La poésie est une nourriture pour Marina. Elle vivait assez mal pour savoir que les réalités quotidiennes s’imposent, que nécessité fait loi. Néanmoins, ce ne fut jamais une raison pour elle de s’y plier, et elle répéta dans ses lettres combien le quotidien lui était insupportable. Elle ne supportait pas que les tâches quotidiennes rongent tout son temps. Le soir, la poésie ne faisait plus le poids face à la fatigue… Mais elle s’acharna, comme s’acharnent tous les poètes et écrivit :

« A ton monde insensé
Je ne dis que : refus » (Tentative de Jalousie, in le Ciel brûle, p. 202)
Un poète exilé en tout lieu, critiqué au nom des idéologies politiques, ce ne peut être que bon signe. Un poète comme Hikmet, pourtant nourri d’une idéologie puissante, est resté un exilé en son propre pays parce qu’il voyait en poète et donc plus loin que les simples théories totalitaires de certains militants et de certains hommes politiques. Etre poète n’a de sens qu’au moment où il existe un interstice entre le politique et l’écriture, la poésie elle-même. C’est parce qu’une part poétique subsiste, irréductible à toute théorie, qu’il y a de grands poètes. Le poète s’échappe toujours, comme Marina a échappé à ses contemporains, comme elle nous échappe encore aujourd’hui où ses textes sont encore trop peu connus malgré de bonnes traductions et de bonnes éditions françaises.

L’appétit de cette femme fut non seulement immense, mais remarquable dans la mesure où elle vécut dans un grand dénuement. Son désir est cependant resté celui de la créatrice, de celle qui engendre, qui varie, qui se meut librement dans le monde.

« Baiser au front – c’est effacer l’ennui.
Je baise au front.

Baiser les yeux – c’est tuer l’insomnie.
Je baise les yeux.

Baiser les lèvres – c’est donner à boire.
Je baise les lèvres.

Baiser au front – c’est effacer la mémoire.
Je baise au front. » (Le Ciel brûle, p. 74)
Elle aimait le renouvellement, ce qui était mouvant. Elle aimait donc l’amour par-dessus tout, qu’elle vécut impossible, dans la tension perpétuelle. Elle s’identifie d’ailleurs à plusieurs reprises à Carmen. Si tu ne m’aimes pas je t’aime, et si je t’aime, prends garde à toi… Son seul moteur a été l’impossible, le désir d’atteindre l’inatteignable. Elle ne parvint pas à célébrer la terre, le monde. La matière est son pire obstacle. Et sa légèreté est celle d’une idéaliste :

« Dieu m’a mise seule
Au milieu du monde ;
Tu n’es point femme mais oiseau,
Alors – vole et chante. » (Le ciel brûle, p. 84)
Marina Tsvétaïéva se plaît ainsi à jouer de ses contradictions, dont l’une est celle de sa fragilité faite force. Dans un très beau texte de Tentative de Jalousie, elle fait d’elle de l’écume comme elle la porte si bien par son nom « Marina ». Mais cette délicatesse et cette fragilité de l’écume sont inséparables d’une force : celle de la renaissance.

Entre souffrance, heurt et vie, Marina monte et chute encore et toujours :

« De pierre sont les uns, d’argile d’autres sont, –
Moi je scintille, toute argentine !
Trahir est mon affaire et Marina – mon nom,
Je suis fragile écume marine.

D’argile sont les uns, les autres sont de chair –
A eux, tombes et dalles tombales !
- Baptisée dans la coupe marine – et en l’air
Sans fin brisée, je vole et m’affale.

[…]

Contre vos genoux de granit je suis broyéeEt chaque vague me – réanime !
Vive l’écume, gloire à l’écume joyeuse,
Vive la haute écume marine ! » (Tentative de jalousie, in Le Ciel brûle, p. 103)
Edition de référence : Le Ciel brûle suivi de Tentative de Jalousie, Marina Tsvétaïéva, Gallimard, préface de Zéno Bianu, traductions de Pierre Léon et Eve Malleret. La postface de cette édition est très éclairante et très complète.

1 commentaire:

Marcel Trucmuche a dit…

quelle productivité ce week-end !