jeudi 6 mai 2010

Chant poétique et chant politique (autour d'un poème de Neruda)

Diego Riviera, The Flower Carrier,


"Nous vivons en chantant parmi les fauves".

En lisant la "Lettre à Miguel Oterao Silva, à Caracas, 1948" du Chant Général, j'ai trouvé que s'illustrait parfaitement l'idée développée dans mon précédent article sur Nâzim Hikmet : le chant est une arme de résistance. Dans ce long texte qui s'étire sur cinq pages, Neruda établit une communication privilégiée avec Miguel Otero dont il a reçu une lettre par l'intermédiaire de Nicolas Guillen. Neruda est exilé, dans une situation qui lui est très défavorable. Ce sont néanmoins la force et la joie qui dominent dans le poème. Dans ce texte capital, la question de l'écriture poétique est centrale puisque Pablo Neruda explique comment et pourquoi il a délaissé la poésie d'amour, métaphysique, pour une poésie moins pure, matérialiste.

La force qui se dégage de ce poème tient sans doute à la conjonction d'une célébration des éléments et d'un témoignage de la réalité de son pays. Mais elle naît aussi de cette relation épistolaire entre les deux camarades. Neruda y multiplie les adresses: "Miguel, comme elle est bleue la vie!", "Miguel, ils ne peuvent nous vaincre". La parole gagne peu à peu en ampleur sous les répétitions et les exclamations: "Que tu es gai, Miguel! Comme nous sommes gais!".

Si la condition du poète en fuite est précaire, Neruda se réjouis de "travailler au milieu des choses qu'[il] aime". Il chante donc le lieu qui l'accueille, les "pélicans pareil à des bateaux du vent" et le "monde, notre bien". Le monde, exempt de toute propriété devient à la fin de la lettre ce que chaque homme peut posséder précisément parce qu'il n'appartient à personne en particulier. Et le poète chante la beauté des terres américaines:

"en certains lieux, les émeraudes ont
l'épaisseur des pommes".

Mais il est aussi témoin et acteur de l'histoire. C'est pourquoi, passeur, il évoque ce que d'autres lui ont raconté. La bouche du poète chante alors les histoires de l'ouvrier, de l'étudiant: "et il me raconta comment les enchaînés travaillent sur les routes".

Neruda passe alternativement du passé au présent et du présent au passé, évoquant l'avènement du poète Neruda:

« alors la vie, je l’ai saisie, 
je me suis campée devant elle, je l’ai étreinte à la dompter,
puis je suis allé dans les galeries des mines
voir comment vivaient d’autres hommes. »

Le poète ressort "les mains teintées de douleurs et de saletés", certes, mais il est devenu un homme du réel. Il n'est plus absorbé par "sa seule métaphysique", néanmoins, il ne dit pas adieu au lyrisme mais le renouvelle pour en faire une des armes de leur lutte.  C'est ainsi qu'une petite fille, lors d'une grève, se met à réciter un poème de Miguel, "d'une voix vaillante où le cristal et l'acier s'unissaient". Cette alliance de la délicatesse du cristal et de l'inaltérable acier pourrait servir d'art poétique pour Neruda : le poème doit être à la fois chant et attaque. Et il raconte à Miguel "un de tes poèmes anciens, celui qui roule entre les yeux ridés de tous les ouvriers et paysans de mon pays, de l'Amérique". Le poème devient alors cette étincelle qui redonne espoir au poète atteint par la mélancolie. Le peuple s'en est emparé, il se l'est approprié pour survivre et lutter.
Neruda oppose d'ailleurs la tristesse métaphysique à la joie matérialiste en distinguant la période des poèmes d'amour où il "mourait de tristesse" de celle qui suit : "j'avais conquis la joie", affirme t-il. C'est par elle que le poète tente de sauver ce qui peut l'être :

"je défends la braise de la vie".

A l'eucharistie il substitue même une cène poétique où les mots deviennent symboles de force et d'immortalité poétique :

"des mots qui sont le pain, le vin,
des mots qu'ils ne peuvent encore déshonorer".

Le chant, inséparable du fusil, n'en reste pas moins sacré. Chanter n'empêche ni les tortures, ni l'exploitation, mais crée au moins un espace de liberté, un espace où l'humanité, l'amour entre les êtres a encore sa place :

"Et dans un monde aux ulcères plâtrés il n'y a plus
que nous, avec notre allégresse inépuisable"

Edition de référence : Chant Général, Pablo Neruda, Gallimard, 1977 pour la traduction française. "Lettre à Miguel Otero Silva, à Caracas, (1948)", pp. 389-394.

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