dimanche 2 mai 2010

Les mailles de l'intime et du politique chez Nâzim Hikmet


« Une partie de ma personne est en contact étroit avec la foule de l’univers depuis ses insectes jusqu’à ses étoiles et le grouillement des hommes aux quatre coins du monde, je suis avec eux… en eux… Quant à l’autre partie de moi-même elle est seule » écrivait Nâzim.


La beauté d’un poème tient, souvent, à sa capacité à intégrer son autre. La tension est une donnée fondamentale de la poésie. Les circonstances d’écriture rendent plus ou moins forte cette tension et les poètes ne parviennent pas toujours à trouver une manière d’habiter le monde qui concilie le poétique et le politique. Dans le cas d’Hikmet, une évolution notable se fait sentir entre ses Poèmes lyriques et Paysages humains. S’il est évident que les textes des Paysages portent un propos politique et social, cherchent à construire une parole propre à parler de tous par la voix de tous, les poèmes lyriques ne cessent d’être tendus entre intime et histoire. L’édition Gallimard Il neige dans la nuit présente ainsi l’œuvre du poète en deux parties, les « poèmes lyriques » et les « poèmes à caractère épique ». Il est néanmoins important de souligner que les poèmes lyriques sont traversés par l’histoire du militant emprisonné qu’il a été, mais aussi par l’histoire de son pays. Les points de passage entre le moi ou le « nous » du couple et le « nous » du peuple turc, voire du monde entier, sont constants et ils confèrent à l’écriture d’Hikmet une grande force.

Le lyrique chez Hikmet est inséparable de l’espoir qui traverse chaque poème : même dans les situations les plus noires, le poète chante un avenir radieux :

« Comme tes yeux, ma bien-aimée,

mon siècle sera plein de soleil…. » (« Le vingtième siècle », 1948) [1]

L’espoir est un sentiment qu’Hikmet valorise particulièrement, surtout lors de ses séjours en prison. Il est même remarquable qu’il ait écrit certains de ces plus beaux éloges ou textes d’amour alors qu’il était enfermé entre quatre murs, privé de sa femme et des caresses du vent et du soleil. On ne peut que remarquer cette aptitude à évoquer la beauté des choses dont la sensation aurait pu s’évanouir en lui. Mais il s’entête à aimer une femme et à aimer la vie malgré tout « de la prison d’Istanbul » :

« J’ai pensé à l’univers,

à mon pays,

j’ai pensé à toi. » (février 1939) [2]

Plusieurs textes n’ont pour titre que des dates. Pourtant, rien d’anecdotique là-dedans, au contraire. Il s’agit de montrer la valeur de chaque journée, de leur donner une épaisseur, de les faire sortir du long cours des jours qui se suivent dans une petite cellule. Ecrire un poème le « 20 novembre 1945 » ou le « 26 septembre 1945 », c’est rester maître de son temps, donc libre.

Etre poète constitue la forme la plus haute de liberté :

« Et voilà, mon amour, et voilà, être captif, là n’est pas

la question,

la question est de ne pas se rendre. » (« voilà », 1948) [3]

L’amour pour Hikmet n’est pas seulement celui qu’il a pour la femme aimée, mais pour tous les hommes. Dans « 26 septembre 1945 », il déclare :

« La plupart des hommes en sont là,

des hommes honnêtes, laborieux et bons,

dignes d’être aimés comme je t’aime ». [4]

et dans le trentième poème, en 1947 :

« Je suis parmi les hommes, j’aime les hommes.
J’aime l’action.

J’aime la pensée.

J’aime mon combat.
Tu es un être humain dans le printemps.
Je t’aime. » [5]

C’est ce principe de mélange de l’Histoire à l’histoire d’amour qui a prévalu à l’écriture des Lettres à Taranta-Babu (1935). La forme de cette correspondance est d’abord intime puisqu’un jeune éthiopien vivant à Rome envoie des courriers à sa femme et lui évoque l’Italie de Mussolini. Dans ces lettres, l’évocation de la situation historique se fait au moyen d’un langage lyrique puissant. La violence de la guerre est envisagée sous l’angle de la perte de l’être aimé :


« ils arrivent TARANTA-BABU,
ils arrivent pour te tuer,
t’éventrer […] » [6]

La lettre d’amour se transforme en poème épique sous la plume d’Hikmet. Ecrire à une femme est une adresse qui permet à la fois à la parole lyrique de se déployer et à la parole politique et historique de prendre une autre couleur : le monde tel qu’il va passé au filtre du regard singulier du poète, le monde tel qu’il va imbriqué dans la situation de deux êtres singuliers.

En cette année 1941 comprend une très belle lettre d’un personnage – Halil – à sa femme Aiché (livre deuxième, partie V). Cette lettre a probablement des points communs avec les lettres qu’Hikmet écrivait à sa femme depuis sa cellule. Car Halil décrit la prison à sa femme, lui rapporte les paroles des prisonniers, lui évoque le bruit du train qu’il entend régulièrement passer. Une seule lettre de cet homme permet au poète de donner à voir la condition des prisonniers, des humbles enfermés dans tout le pays. Le point de vue d’un homme oublié devient alors témoignage. Lorsque celui-ci reçoit une lettre d’Aiché, le contenu celle-ci contraste avec la réalité de la prison, tout en témoignant d’une autre manière de la condition des paysans turcs: Aiché évoque à son mari ainsi les corbeaux, la campagne, le travail de la terre… Et lorsque Halil lui répond, il lie leur histoire à celle du peuple turc, à celle du monde :

« Mon amour,
nous avions pourtant décidé
de ne par parler de nous en cette année 1941.

Il y a le monde

                        et notre pays

                           et la faim et la mort

                              et la séparation

                                 et l’espoir et la victoire,

et avec le monde et avec notre pays

                          et mêlés à eux

                             il y a nous deux en cet instant,

                                  avec notre séparation

                                           et notre amour. » [7]

Le « je » et le « nous » ne sont donc jamais vraiment séparés, de l’un à l’autre il n’y a qu’un pas que le poète franchit. L’Histoire transforme les couples, les êtres, les histoires.

Dans le poème « angine de poitrine » (1948), il évoque sa condition de malade. Mais la maladie qui le ronge n’est pas associée aux conditions précaires dans lequel il vit mais plutôt à la situation de son peuple qui le ronge. Le monde affecte le poète. Le cœur du poète en étant partout où l’homme souffre est atteint. Etre poète c’est donc pour Nâzim être affecté par les choses et affecter les choses en retour.

Il dit qu’un poète ne peut pas être indemne, jamais. Le poète n’est –il pas l’être le moins intact de tous les artistes ?

Equilibre difficile à maîtriser, sa poésie est une écriture toujours sur le fil. Il s’agit d’être touché et de saigner – mais point trop – d’être soi et son peuple.

« Et puis tous les matins, docteur,

Mon cœur est fusillé en Grèce [...]

Mon cœur bat avec l’étoile la lointaine ». [8]

Ce jeu d’échelle entre « je » et « eux », « toi » et « ils », est une constante dans la poésie lyrique de Nâzim Hikmet. Parce que le « je » poétique est un point de passage majeur entre les individus et l’histoire, un point qui peut couvrir, de par sa construction poétique, le large spectre de l’espace et du temps :

« Vous êtes toutes nues dans mes bras

            la ville, la nuit et toi
[…]
Où finit la ville, où commences-tu toi
           où est ma fin, où est mon commencement ? » [9]

(« La ville, le soir et toi », juillet 1959)

Dans les poèmes de Nâzim Hikmet, le lyrisme dans des conditions peu propices à la célébration. L’histoire d’un peuple est inséparable du chant pour le poète. Et le poids du monde pèse dans le cœur du poète comme il pèse sur le monde. L’espoir est devenu politique et le lyrisme un geste de résistance.

Notes : Tous les extraits sont tirés de Il neige dans la nuit, Nâzim Hikmet, préface de Claude Roy, Gallimard, 1999.

[1] in « Poèmes lyriques », p. 92

[2] in « Poèmes lyriques », p. 37

[3] in «Poèmes lyriques », p. 84

[4] in« Poèmes lyriques », p. 67

[5] in « Poèmes lyriques », p. 82

[6] in Lettres à Taranta-Babu, « Douzième lettre à Taranta-Babu », p. 379

[7] in En cette année dix-neuf cent quarante-et-un, livre II, partie V, pp. 322-323

[8] in « Poèmes lyriques », p. 89

[9] in « Poèmes lyriques », p. 179

3 commentaires:

Marcel Trucmuche a dit…

Encore une fois merci "mademoiselle aux souliers rouges" pour ce défrichage. Je ne connaissais Hikmet que de nom, voilà que j'en aperçois l'âme ! Infiniment merci.

Lysiane Rakotoson a dit…

De rien Marc, je suis ravie si ce que j'écris peut éclairer mes lecteurs, c'est le but.

mamdébile a dit…

Nâzim Hikmet était un parfait inconnu pour moi jusqu'à présent : cet excellent article donne envie de s'intéresser à son oeuvre, de s'y plonger même ! Merci pour cet éclairage : c'est une fenêtre qui s'ouvre sur de nouveaux horizons poétiques !