samedi 17 juillet 2010

Abdellatif Laâbi, le Règne de la barbarie

« proférateur je suis

                                 édifiant à l’insoumission
                                                                         un royaume » (p. 25)

Le Règne de la barbarie comprend les premiers poèmes d’Abdellatif Laâbi, écrits entre 1965 et 1967, composé de six parties, « Œil de talisman », « Marasme », « Etat de violence », « Gloire à ceux qui nous torturent », « Vie urgente », et « race ».

La partie intitulée « Œil de talisman » suggère que le poète considère le poème comme une chose attirant les influences bénéfiques. L’image du talisman est significative car elle évoque d’abord les rituels magiques – la parole du poète serait alors un moyen d’exorciser les maux et un moyen d’y résister. Mais le talisman tire aussi sa force des images gravées sur lui. Ainsi, un œil est le plus souvent l’image forte. Tout comme le poète dont la force et la portée proviennent aussi des images. Le premier mouvement du poète est celui de la révolte, de l’insoumission à l’ordre officiel :

Meurt

           logos des cités
(p. 23)

Pour le poète, il s’agit de parler pour le peuple qui n’a pas de voix :

Maintenant
je cherche à ma tribu
                                 un langage.

Comme nombre des poètes en résistance contre un ordre quelconque (je pense à Césaire face à l’ordre colonial notamment, dont la poésie n’est pas sans ressemblances avec celle d’Abdellatif Laâbi), Laâbi pense que le poète est celui qui peut et doit porter la voix des opprimés, des illettrés. Cette poésie est donc avant tout une poésie fraternelle, disposée à parler des autres et pour les autres :

« ma face
                  multipliée dans toutes les faces
qui crient »
(p. 35)

Les poèmes de Laâbi sont violents, constitués de ruptures, d’éclairs, de tensions internes extrêmement fortes entre la révolte, la colère et la célébration. C’est pourquoi le Règne de la barbarie dénonce un temps donné, celui de la colonisation, celui du pouvoir contre l’auto-détermination du Maroc tout en célébrant le monde. Sans doute parce que la poésie est un talisman, un morceau de clarté pour les temps sombres.

Cette affirmation du rôle du poète dans le monde est marquée dès le début du recueil :

« et je retracerai sur mon parchemin
une nouvelle cosmogonie
                                      dans l’harmonie totale des éléments
entendez le choc des idiomes
                                     dans ma bouche »
(p. 25)

La poésie du Règne de la Barbarie est violente, puissante, très complexe. Il est tout à fait net que ce soit un militant qui parle, un homme engagé dans un combat. L’action du poète est ainsi assimilée à une libération radicale, absolue : « alors je viendrai/vous cracher dans la bouche/ crever vos tumeurs/expulser vos maux ataviques » (p. 26).

La première partie répond ainsi au désir de poser une voix puissante et totale. Mais c’est d’abord la destruction qui va occuper le poète, notamment dans la seconde partie « Marasmes », où il évoque le dessèchement moral et politique de son pays. Ces « marasmes » renvoient à l’état misérable d’un pays maigre comme un malade, miné, épuisé, au bord de l’épuisement. Laâbi évoque dans les pages qui suivent l’action du poète. Si l’écriture est une souffrance, un effort, elle est cependant une arme : « le mot tonne/ j’en suis la première victime/cependant je l’extrais/le propulse/ vers vous » (p. 33). Cette puissance poétique est à la fois celle du mot régulièrement assimilé à une bombe, à une lame tranchante, et celle d’un arbre indéracinable aux forces invisibles : « j’ai des racines/ un itinéraire souterrain de signes/ un souffle d’éléments inconnus » (p. 32).

L’écriture de Laâbi est marquée par les ruptures, la saccade et surtout l’absence de ponctuation. Le poème progresse donc par blocs rythmiques, phoniques, rapprochements d’idées et d’images. La lecture n’est alors possible que si l’on reste sensible à la force orale du poème, au-delà de la question du sens. Les énumérations, les ruptures syntaxiques rythment cette épopée poétique. J’emplois « épopée » à dessein dans la mesure où la poésie de Laâbi est portée par un souffle de colère puissant, un souffle à la fois destructeur d’ordre et constructeur de fraternité.

« descends alors
                          c’est la rue
et pétarade
                          pour la veille d’un sursaut
païen
          belliqueux
                            et roide
déracine lichen
                           décolle lichen
occis ventouses
                           tendons calcaires »
(p. 39)

C’est d’ailleurs en cela que je rapprocherai son œuvre de celle de Césaire. Comme Césaire, Laâbi creuse le langage commun, le déchire pour en déposséder le pouvoir et pour se l’approprier. Césaire luttait contre le colonialisme en déconstruisant la langue du colonisateur, en ruinant les symboles occidentaux, en se jouant des connotations habituelles. C’est aussi comme cela que procède Abdellatif Laâbi, faisant claquer la langue comme les balles d’un fusil – une parole-profération, une parole qui force la voix du lecteur, voire son cri. Enfin, tout comme Césaire, Laâbi évoque la réalité de son pays avec un œil dépourvu de toute complaisance, peignant sa terre et son peuple sous les images de la maladie, de la mort, de la violence sexuelle. Avant d’enchanter la réalité, il dissèque le réel avec une attention soutenue, le dénonce pour ce qu’il est. La parole porte les traces de cette réalité, les supporte même : « c’est un certain dialecte/ que je vous parle/ un idiome pustuleux de signes/nœud de perches/ d’arches/ et de balles/ tout avili me reconnaîtra/ pour sien/ j’ai parlé » (p. 46). La laideur et le dégoût ont d’ailleurs une place de taille dans les poèmes de Laâbi, et c’est la violence de certaines images d’une terre mutilée et asservie constitue une part de la révolte du poète, détruisant les images d’Epinal, mais aussi dénonçant la passivité de son propre peuple. Il critique son pays, l’ignorance sa lâcheté, son enfermement dans le stérile nationalisme, « la fraternité d’exclusion », et les responsables désignés de cet « Etat de violence » (tire de la troisième partie où "état" renvoie à la fois au système étatique, au pouvoir en place, et à la situation politique, économique et morale du pays), les colonisateurs, leur regard générateur de clichés. Rien de tel, on le comprendra, que l’évocation sans concession de sa terre natale pour aller à rebours du regard de l’autre. Laâbi est à cet égard loin de l’idée de patriotisme pour lui préféré la fraternité.

La révolte du poète passe par une forte ironie comme le souligne le titre de la quatrième partie « Gloire à ceux qui nous torturent »:

« fais la roue mon petit pays de catons et de brutus
on va faire de la photo artistique
tu auras ton portrait dans un musée vivant
bien encadré
                      avec légende scientifique
ne crie pas mon petit pays de légendes
voyons ne gueule pas ta faim
[…]
les gentils touristes vont arriver » (p. 42)

Laâbi dénonce à plusieurs reprises les effets néfastes de la colonisation. Constatant qu’il a devant lui son « corps et l’armature du néant » (p. 83), il ajoute « tu le savais Fanon ». Cette référence à Frantz Fanon est capitale parce qu’elle prouve que Laâbi évoque – d’une autre manière que le psychiatre et par un outil littéraire- les conséquences de la colonisation sur les êtres. Pour Laâbi, le résultat est celui d’une dépossession de soi, souffrance majeure nommée comme « traquenard indélébile » et « échauffourée hors mémoire » (p. 83). Il peut sembler paradoxal de parler de trace indélébile et de « hors mémoire », en réalité, la chose est résolue si l’on pense à une cicatrice. Hors mémoire, c’est donc le corps lui-même qui porte les traces ineffaçables du passé. Laâbi parle à deux reprises « d’atavismes » dans son corps « par osmose millénaire ». L’héritage laissé par le colon mais aussi par des années de soumission et de conciliation est donc l’objet du combat poétique.

A ce mouvement de destruction et de déconstruction succède dans les deux dernières parties une construction. La parole poétique provoque la naissance de quelque chose d’autre : la force de la résistance. Le poète se définit d’ailleurs comme un « barde-crocodile » (p. 75) L’espoir n’est pas une donnée très présente dans ce premier recueil, l’appel le plus fort reste celui de l’insoumission. L’appel belliqueux de cette poésie s’apaisera au fil des recueils du poète, mais ces premiers poèmes de jeune homme affirment la nécessité d’un désordre, d’une guerre nécessaire pour retrouver la « vie urgente » (titre de la cinquième partie) : « si je m’arme jusqu’aux dents/ c’est pour abattre la monture des dogmes » (p. 63). Ce combat à la fois politique et poétique débouche sur l’avènement d’un nouvel état de révolte et sur une unité des hommes en « race ». « Race » constitue le titre de la dernière partie et on remarquera qu’il est au singulier. La parole poétique seule permet de retrouver cette universalité. Unité des hommes qui n’ont de voix que grâce au poète, des hommes oppressés par un ordre social et politique :

« disons qu’instinctivement nous sommes allergiques aux manuels          Aux
sommes divinisant l’Intelligence
disons que nous ne suivons pas ceux qui réussissent             Ceux qui savent
Ceux qui ordonnent baguette magique et robots parlent      Ejectent des cités
équations                 Les surhommes. » (p. 71)

A la fin du recueil, le poète provoque la naissance de quelque chose d’autre. La parole devient réellement une arme de lutte, éclate :

« à l’image d’une création juste et violente
nommément
                    genèse
par le cri
                    biologie sidérale
corps mien
                    qui va vivre
                                       se répandre
se défendre
inaltérable
                        en sa première geste » (p. 91)

Cette écriture de l’éclat, presque hallucinatoire, se fera plus sobre et plus intense par la suite. Mahmoud Darwich expliquait que pour lui la poésie était une réponse à la guerre précisément parce qu’elle la dépasse. Il exprimait ainsi son désir de décrire les fleurs d’amandiers, d’évoquer la beauté du monde dans une langue lucide, une langue de paix, une langue qui n’ait pas la violence et l’éclat des armes. C’est en cela, croyait-il, que la poésie est puissante : parce qu’elle va à rebours du langage de l’ennemi. Cette vision diffère singulièrement de celle de Laâbi dont le travail sur le langage ressemble plus à un arrachement. Mais l’homme de lutte comme l’homme de paix se rejoignent car ils font tous deux de la poésie un moyen d’action essentiel. Car agir, c’est aussi parler et écrire, c’est se forger une langue qui permette de penser autrement que selon le système mis en place. Le Règne de la barbarie cherche à donner des mots à ceux qui n’ont pas de voix, sans doute parce que le poète sait, comme l’écrit Clément Rosset dans le Choix des mots que « le pouvoir d’agir dépend dans une grande mesure du vocabulaire dont nous disposons ».

Références:
 
Toutes les citations sont tirées de L'Oeuvre Poétique (Tome I) d'Abdellatif Laâbi, éditions de la Différence, préface de Jean-Luc Wauthier, 2006.
Clément Rosset, le Choix des Mots, éditions de Minuit, 1995.

Aucun commentaire: