vendredi 16 juillet 2010

Cheyne, 30 ans d'édition de poésie

Fait rare et exceptionnel pour une maison d'édition de poésie indépendante, L'Orangerie du sénat présente une exposition consacrée à la maison d'édition de Jean-François Manier et Martine Mellinette, Cheyne. Elle retrace la belle histoire de trente ans d'éditions de poésie.

Maison d'édition de poésie, et qui plus est indépendante, J-F. Manier et M. Mellinette ont réussi leur pari audacieux : concilier exigences économiques et publication de qualité sans rien céder au marché et à la marchandisation rapide et médiocre de plus en plus générale du livre. Une telle entreprise n'aurait été possible sans la personnalité de J-F Manier qui, reçu second à HEC, quitte l'école au bout d'un semestre, prend la route pour la Chine et décide un peu plus tard de rentrer en apprentissage d'imprimeur à Montluçon. C'est ce courage et cette passion pour la poésie et le livre qui le conduiront à s'installer en Haute-Loire où il créera Cheyne avec sa compagne. La démarche en elle-même n'est déjà pas banale et qui mérite d'être montrée en exemple, à l'heure où l'esprit d'entreprise est surtout valorisé pour son importance dans la "croissance" du pays, à l'heure où les jeunes gens désabusés préfèrent le confort d'une école, le prestige d'un nom, à l'audace de faire des choix plus dangereux.

Située en Ardèche, Cheyne jouit aussi d'une indépendance géographique capitale. La maison organise désormais chaque été des "Lectures sous l'arbre", où se réunissent en plein air des amoureux de poésie. La rencontre se veut aussi vivante et terrestre que possible, dégagée des étagères des bibliothèques, ouverte au monde et à un public très divers. Je remarque d'ailleurs que la poésie est très vivante hors de la région parisienne et notamment dans certaines régions -Ardèche, Lot, Lozère, Cévennes-, sans doute parce que ce sont des terres encore à l'abri des manoeuvres éditoriales de grands groupes qui ne cherchent plus que la rentabilité. Sans doute est-ce aussi lié au fait que ces terres soient encore préservées, authentiques. Loin d'idéaliser ces régions, J-F. Manier déclare que ces terres "ne trichent pas". Pour l'amoureuse de la Lozère que je suis, je sais qu'il ne se trompe pas. Pour être indépendant, pour défendre la lenteur, la rencontre d'être à être, l'art, la fraternité, il faut trouver un lieu autre. J-F. Manier a réussi à tisser des liens forts avec les lecteurs et les libraires dans toute la France, une toile poétique vivante.

Dans son ouvrage, l'Argent et les Mots, (La Fabrique, 2010) André Schiffrin évoque la naissance de cette maison d'édition: "J'ai récemment rendu visite aux éditions Cheyne, l'un des principaux éditeurs de poésie contemporaine en France mais qui, on s'en doute, n'est pas une entreprise de haute rentabilité. Ses fondateurs ont pu démarrer grâce à l'aide du village de Chambon-sur-Lignon, en Auvergne, qui leur a attribué les locaux d'une école désaffectée. Ce sont maintenant de beaux bureaux avec des ateliers abritant les vieilles presses sur lesquelles sont imprimés la plupart des livres de la maison. Après une trentaine d'années de difficultés financières, les éditions Cheyne, qui ont maintenant payé toutes leurs dettes, ont leur chiffre d'affaires assuré à 65% par les ventes du fonds, ce qui est rare dans l'édition. Certes, ce résultat est la somme d'un énorme travail, mais l'aide du village a été déterminante..." (p. 32). On ne peut que se réjouir de la réussite de ce pari de la poésie contre l'argent...

J'invite chacun à prendre le temps d'aller voir cette exposition très bien faite, dans un bel espace clair où il est possible de flâner, de retourner en arrière, de feuilleter des livres. Vous découvrirez l'art de l'édition, les différentes collections de l'éditeur, vous comprendrez quelles valeurs sont portées par Cheyne: "Un éditeur, dit Jean-François Manier, doit refuser de se laisser guider aveuglément par des taux de rotation de stock et des prévisionnels de vente". Cette pensée du risque est assez rare au temps où la sécurité fait loi et mérite d'être saluée et soutenue. Saluons les aventuriers du corps et de la pensée...

 Informations pratiques : exposition à l'Orangerie du Sénat (parc du Luxembourg), du 12 au 31 juillet 2010, de 10h à 20h tous les jours, entrée libre. Chaque soir à 18h, rendez-vous devant l'Orangerie pour assister à une lecture d'une des voix de Cheyne.

A visiter: Cheyne éditeur


1 commentaire:

Marcel Trucmuche a dit…

Tout est bien dit dans cet éloge de la lenteur. Le poète, mais aussi le penseur, le lecteur, l'artisan... sont des ruminants. Nietzsche en parle également. Et bien évidemment, la vélocité que nous impose la modernité n'est que l'arme pour faire trébucher notre bon sens critique.

Par ailleurs, pour connaître un peu le Lot, je sais aussi que le tellurisme n'est pas qu'un mot. La puissance d'une terre ne peut se lire que dans des lignes inscrites dans le "Grand Livre du Monde" cher à Diderot.

Des ruminants attachés à leur terre, et après qui dira que nous pourrions beugler "Mort aux vaches !" ?