samedi 3 juillet 2010

Sur l'épaule de l'ange, Alexandre Romanès

"Quand je suis entré
dans l'hôpital avec la fille
dans les bras j'ai pensé:
Mon Dieu, faites
qu'elle sorte vivante.
Ne m'obligez pas
à devenir le plus grand poète."

Du poème à la vie il n'y a qu'un pas, si bien que le poème lui-même peut disparaître derrière la force d'un sourire ou d'une rencontre. C'est la trace que laissent les petits poèmes - les perles- d'Alexandre Romanès.

Du poème à l'aphorisme, il n'y a qu'un souffle. Des phrases d'une remarquable simplicité, nues, complètement nues. Ce dénuement apparent qui en réalité n'en est pas un, du moins pour son auteur, séduit, peut-être parce qu'il nous est le plus souvent étranger.

Sur l'épaule de l'ange, Romanès témoigne d'expériences essentielles, la vie, la mort, l'amour, en quelques vers si légers qu'on ne sait si se sont des vers, des notes ou des phrases.

Romanès se trouve ainsi souvent au seuil de l'écriture poétique au sens où celle-ci témoigne bien plutôt de ce qui doit être considéré comme poétique par l'homme: le regard d'un enfant, la vie d'un être aimé, le passage du temps. Le poète est ici à l'extrême opposé de ses contemporains et il cueille les notes les plus justes de sa vie et les fait pleuvoir goutte par goutte. La première partie du recueil est d'ailleurs la bien nommée "Pièces pour luth". A la lumière de ce titre, l'on peut dire que chaque poème de Romanès ne vaut qu'avec les autres, formant une composition musicale. Pour lire Romanès, il faut à mon avis apprendre à changer d'échelle et à accorder aux mots une place toute particulière dans la mesure où d'un texte à l'autre ils se font échos, résonnent ou posent un contrepoint. Le recueil a sans doute tout ce qui peut déplaire à un poète contemporain par cette simplicité qui touche à la disparition du poème. Et le poème s'absente devant ce qui n'a pas besoin de poème... Ce sentiment omniprésent pendant la lecture est profondément troublant pour celui qui écrit, mais il touchera au coeur, je pense, les êtres les moins portés à écouter chanter les mots. Quoi qu'on pense de la valeur de cette poésie, on ne peut que reconnaître que ce recueil est plus admirable par son effet que par son contenu, parce qu'il fait partager la poésie en effaçant presque le poème.

Référence: Alexandre Romanès, Sur l'épaule de l'ange, Gallimard, 2010.
A réécouter : "Alexandre Romanès" dans l'émission "ça rime à quoi" du 12 juin 2010 sur France culture.

3 commentaires:

Marcel Trucmuche a dit…

Puisque la parole est au dénuement, je n'aurais qu'un mot :

BRAVO !

Lysiane Rakotoson a dit…

Merci... A propos de parole et d'écriture, je viens de lire un texte de Clément Rosset dans lequel il pose le lien nécessaire entre l'écriture et la pensée.Le texte aurait trouvé sa place dans le spectacle !

Cochonfucius a dit…

Dans leur simplicité apparente, les petites proses de Romanès sont des joyaux d'imagination et de clarté.