mardi 7 septembre 2010

Faire du poème un compagnon

"Oui, apprendre à lire le poème, c'est instruire en soi patiemment, longuement, le talent de l'écoute", J.P Siméon.


Pendant de nombreuses décennies -et aujourd'hui encore - les élèves ont eu à apprendre par coeur des poèmes. L'exercice de récitation est un exercice d'équilibriste dont chacun s'est sorti avec ses propres talents : excellente mémoire, voix monocorde, débit de cheval de course d'un seul galop, etc. Mais les professeurs ont rarement réussi leur scène de séduction lorsqu'ils nous demandaient d'apprendre des vers ou de la prose. Heureusement, Jean-Pierre Siméon sonne ici le crépuscule de la récitation dans son opuscule Algues, sable, coquillages et crevettes, Lettre d'un poète à des comédiens et à quelques autres passeurs (Cheyne, 1997) et dans un article intitulé "Les voix du poèmes" (Etats provisoires du poème, VII, "Oralités"). Je n'aborderai pas ici la question de l'interprétation du poème par le comédien mais je réfléchirai à la question plus complexe de la poésie à l'école. Ces textes sont destinés à tous les passeurs de poésie, qu'il soit poète, professeur, metteur en scène, parent, ami. Il y pose des questions essentielles: comment lire un poème? Comment transmettre? Attention, il ne s'agit pas de mettre au placard l'apprentissage de poèmes mais de changer la fonction de cette pratique.  Apprendre par coeur un poème apprend t-il à penser, à sentir et à aimer ? La réponse est évidemment non. Faire apprendre un texte à des élèves doit donc non seulement les amener à sentir la musique que porte chaque texte, et l'idéal serait de les faire réfléchir à la portée de ce qu'ils disent.
L'approche sensible et personnelle de la poésie est encore absente des écoles : certains lui préfèrent l'apprentissage bête et méchant, c'est-à-dire une approche grossière de la poésie. L'objectif culturel prime malheureusement sur celui de la formation d'un être humain singulier. Je m'explique en vous rapportant une petite anecdote. Lors des journées de la fin du mois d'août, destinées à familiariser les jeunes professeurs avec leur métier, l'un d'entre nous demande si "la récitation était toujours de mise, ou si elle n'était plus à la mode". Le professeur de Lettres répondit : "oui, vous pouvez tout à fait faire apprendre par coeur, c'est même bien, cela leur sera toujours utile, pour leur culture". Et c'est malheureusement un argument fréquent que celui de la "culture" de l'élève. La poésie souffre terriblement de cette approche par le bas. Elle souffre aussi de sa nature d'objet du passé. (Comme tout texte, il est toujours très difficile de faire sentir combien un écrit est vivant). La mémorisation ne peut pas se faire au détriment de l'appropriation même si elle en est un des outils. Sinon, comme le dit si bien Jean-Pierre Siméon, "l'école continuera à produire des non-lecteurs de poésie."

Jean-Pierre Siméon dans un article intitulé "les voix du poème" distingue ainsi plusieurs formes de lecture poétiques: la lecture par érosion "qui consiste à relire dix, vingt, trente fois un poème arbitrairement choisi pour des raisons informulables, dans une empathie lente et silencieuse.", la lecture sélective "éhontément partielle et partiale, qui consiste à élire tel argument du poème et lui seul, et à en faire l'objet d'un ressassement intérieur" et le "rêver autour: qui consiste en une dérive imaginative, insolemment subjective, à partir du poème tenu ici pour un sas d'accès à ses propres profondeurs affectives et mentales" et enfin "la lecture en résidence qui consiste à habiter pendant plusieurs semaines dans un livre de poèmes, à la faveur de parcours successifs et vagabonds, non pas linéraires mais circulaires".  Il rend ici compte d'une réalité de la lecture du recueil poétique qui déroute de nombreux lecteurs, surtout si ce sont de jeunes élèves. La lecture poétique n'est pas linéaire, elle nécessite un temps qui n'est pas celui de la narration, un temps très variable qui peut aller de l'éclair à l'errance. L'approche de la poésie est instable, aussi instable que la vie, à la différence du roman.

La poésie est donc sans aucun doute une des plus délicates armes pour lutter contre le cuculturel. Et il vaut mieux avoir été bouleversé par un vers qu'en connaître des milliers. Faire apprendre et faire découvrir c'est non seulement livrer du savoir mais susciter le désir, tâche ô combien plus difficile et périlleuse.

(Pour ma part, j'ai décidé de mettre en place une correspondance avec deux poètes contemporains avec chacune de mes classes de seconde. Cette entreprise n'est possible qu'avec le concours du Printemps des Poètes. Cette initiative, très simple, permet aux élèves de lire des textes, d'en parler, et de partager leurs impressions avec un auteur vivant. Je vous tiendrai au courant sur ce blog de la réussite ou de l'échec de ce projet! )

A lire et à consulter:

- Etats provisoires du poème, VII, "Oralités", Ludovic Janvier, Alain Jouffroy, Luis Mizon, Léon Robel, Jean-Pierre Siméon, Kenneth White, CHEYNE éditeur, 2007.
- Lettre d'un poète à des comédiens et à quelques autres passeurs, Jean-Pierre Siméon, CHEYNE éditeur, 1997, 2006
- Le site du Printemps des Poètes : On y trouve notamment un dossier sur "La poésie à l'école" et de nombreuses idées de projets à mener avec son établissement, son association, ses amis...

1 commentaire:

Marcel Trucmuche a dit…

J'ai hâte de lire ton retour sur ton projet d'échange avec un auteur vivant ! J'aurais adoré, quand j'étais au lycée, d'avoir une approche comme celle-la. Bravo !