mercredi 13 octobre 2010

Et de la contrainte naquit le poète.


Miro, "Lever du soleil", 21 janvier 1940

"O qu'on me donne une vie de sensations plutôt qu'une vie de pensée!"

Comment être poète sans avoir les moyens de subvenir à ses besoins? John Keats (1795-1821) meurt à vingt-cinq ans de la tuberculose mais il a laissé une oeuvre intense et dense comme sa vie. Ce poète m'a frappée, moins par ses textes que par sa tension perpétuelle vers la poésie. La vitalité de sa poésie contraste en effet avec la fragilité morale et physique du jeune homme. Mais il s'agit là d'une vraie leçon : la poésie est un courant que rien ne saurait arrêter, pas même la mort, puisque les poèmes de Keats sont parmi les plus connus : "A thing of beauty is a joy forever"...  Première leçon. Le poète l'est toujours malgré tout. Kaets a connu tous les embarras possibles: sociaux, économiques, médicaux et amoureux. Autodidacte d'origine modeste, ce romantique aura essuyé les plus vives critiques de ses contemporains. Comme le souligne Marc Porée, le traducteur de Keats dans l'édition Gallimard: "Keats fut surtout jugé moralement condamnable. On sa gaussa du platonisme sensuel de l'auteur d'Endymion; on railla son hédonisme juvénile; on travestit son culte souverain de la beauté [...]".

Ce qui m'intéresse chez Keats, ce n'est pas tant son parcours poétique que la réalité dans laquelle il a été capable de construire une oeuvre. Il est frappant que l'intensité puisse sourdre de la misère. C'est sans doute une des métamorphoses les plus dommageables pour les poètes que la modernité car elle nous a ôté deux choses essentielles : le temps et l'espace. En Europe, nous disposons du confort, de fabuleuses facilités de communication, de moyens financiers, de réseaux et nous manquons pourtant de tout ce qui rend possible la poésie : un lieu et un présent habitables. La nouvelle contrainte du poète est si je puis dire, de n'en avoir aucune. La vie et l'oeuvre de nombreux poètes prouvent que la poésie n'a jamais eu besoin d'opulence, que le poète a pu préférer le poème au pain quitte à s'en brûler le corps et l'esprit. Keats est une figure exceptionnelle, un éclair sombre aurait peut-être dit René Char. La fulgurance avec laquelle il a été capable d'écrire est remarquable. Il ne pouvait pas s'agir d'un passe-temps, d'un vague désir de gloire. Un engagement total du corps et de la pensée.




Keats est un poète décidément d'un autre temps car il a eu le temps d'écrire une oeuvre aussi forte en quelques années et dans l'urgence. Mais son cas n'est pas si loin de celui des contemporains qui, s'ils ne sont pas pris par le temps et la maladie, se voient rogner leur espace d'écriture par la modernité. La beauté se vend, se crée mais ne se rencontre pas, la misère se compense par le divertissement. Le rétrécissement est total parce que nous n'avons plus de vocations. A quoi sommes-nous appelés, si ce n'est à consommer, à participer à l'effort de crise, ce nouvel effort de guerre, à être heureux et stupides. J'appelle vocation le désir impérieux d'enchanter le monde et les tâches qui nous incombent. Keats en voulait et il est un exemple à suivre, impérativement. Le poète, c'est d'abord celui ou celle qui refuse de se laisser dévorer par le monde pour être celui qui dévore.

La vie de Keats nous montre que le poète et le poème naissent toujours d'un combat, d'une résistance à quelque chose. Combat entre la société et le désir de solitude, combat entre le conformisme et la singularité, résistance à l'invasion du travail, à l'invasion du confort matériel et psychologique, résistance au moule social, politique. L'écriture poétique est toujours dissidente parce qu'elle peut sourdre en dépit de tout, malgré tout. L'écriture poétique refuse les circonstances, les enjambe ou les écrase, l'écriture poétique refuse d'être embastillée et repart chaque jour à la conquête du temps. Elle sculpte le temps, taille dans le bloc de pierre froide du temps social et réglé, elle enchante l'espace serré et écrasant de la modernité. Et c'est précisément à l'instant où tout nous empêche d'écrire que nous écrivons car nous ne manquons pas de temps, nous le prenons coûte que coûte. Nous poètes, dansons dans la nécessité...



2 commentaires:

Curare- a dit…

Merci d'entretenir ce lien perpétuel du 'Cercle des poètes disparus'

Marcel Trucmuche a dit…

Cet article pourrait faire office de manifeste. Merci et bravo !