jeudi 23 décembre 2010

Gaston Miron, l'homme rapaillé

     "Le Québec de Miron est inguérissable de sa langue", Edouard Glissant.

   Lorsque vous commencez à lire l'Homme Rapaillé de Gaston Miron, la langue vous semble familière, presque simple et naturelle. Lorsque vous avancez dans la lecture, vous doutez de plus en plus de cette familiarité avec la langue française, les mots se heurtent, les phrases râpent, écorchent. Et pour cause, Gaston Miron, né au Québec, semble toujours tiraillé entre deux langues, ou en tout cas aux prises avec une langue française qui ne va pas de soi parce qu 'elle confrontée à son autre: l'anglais et le québécois. La parole de Miron se construit sur une absence d' évidence linguistique et c'est là que réside la force de sa poésie.
                Miron est considéré comme le poète national du Québec, et l'on comprend mieux pourquoi : c'est lui qui a interrogé les mots de sa terre, de ce lieu qu'il tentait d'habiter toujours mieux. Ce lieu dans lequel il refusait d'être étranger à lui-même.
        En 1939, Miron découvre que son grand-père était analphabète. A cela s'ajoute le bilinguisme propre au Québec où l'anglais reste la langue dominante, et même la langue du dominateur dirait Miron ."Quelle est ma langue? Quel est mon lieu?" Ces deux questions ne font qu'une chez Miron. Un des plus beaux poèmes du québécois, "Pour mon rapatriement", contient la question fondamentale qui traverse toute sa poésie : celle du lieu, ici le Québec. Ce poème figure dans la section "La vie agonique".

Pour mon rapatriement

Homme aux labours des brûlés de l'exil
selon ton amour aux mains pleines de rudes conquêtes
selon ton regard arc-en-ciel arc-bouté dans les vents
en vue de villes et d'une terre qui te soient natales

je n'ai jamais voyagé
vers autre pays que toi mon pays

un jour j'aurai dit oui à ma naissance
j'aurai du froment dans les yeux
je m'avancerai sur ton sol, ému, ébloui
par la pureté de bête que soulève la neige

un homme reviendra
d'en dehors du monde.

La section dans laquelle figure ce poème débute par deux citations, l' une de François Villon "En mon pays suis en terre lointaine" et l'autre de Louis Aragon "En étrange pays que mon pays lui-même". Cela fait sens si l'on pense que pour Miron, être québécois ne va pas de soi. Il déclare ainsi dans une émission radio que le problème des québécois est qu'ils sont "bilingues envers eux-mêmes". Le poème cité est remarquable en ce qu'il décrit un homme en exil dans le lieu où il est né, un homme qui tente de retrouver sa terre natale, de la rencontrer de nouveau alors même qu'il y vit. Mais l'habiter ne va pas de soi. Précisément parce que ce pays où il vit n'a pas de langue si ce n'est l'anglais de la communication d'un côté, et le québécois régionaliste de l'autre. La seule résolution possible pour le poète c'est la poésie. Elle seule permet de rendre vivable la tension linguistique. "Rapaillé" en québécois est un terme familier qui signifie "rassembler des affaires éparpillées". Le recueil est ainsi construit selon un art du disparate. Le poète rassemble les langues, mélange les mots d'argots, les termes de botaniques et les mots d'amour. Rassemble les tonalités, mêle le lyrisme au ton revendicatif, appel à l'insurrection et célébration.
                     Le mélange des tonalités lyriques et épiques dans ce poème, mais aussi les formulations utilisées, rapprochent Miron d'un Aimé Césaire chantant le "retour au pays natal". Comme lui, Miron joue sur les reprises, les anaphores, les refrains, la puissance du futur prophétique. Comme lui, il construit son poème sur de longs souffles. On y retrouve des images semblables: celle de la brûlure, de la conquête, du pays à la fois pur et terrestre, infiniment terrestre comme en témoigne les belles images du "froment dans les yeux" ou de la "pureté de bête". "J'aurai dit oui à ma naissance" écrit Miron, tout comme Césaire qui, dans le Cahier d'un retour au pays natal, acquiesce à sa négritude. Cette terre québécoise, souvent comparée à une femme, a souffert, tout comme les Antilles. Il l'appelle ainsi la "Mère Courage [...] grosses de nos rêves charbonneux douloureux".

            Les termes propres au Québec prennent de plus en plus de place dans les poèmes de Miron. Le tiraillement linguistique, l'interrogation sur la condition de minorité sont particulièrement frappantes dans les textes, notamment dans les " Monologues de l'aliénation délirante". Dans ce texte, Miron se rapproche encore une fois de Césaire par sa révolte, par la puissance de son souffle poétique et par l'affirmation d'une identité assumée:

[...]
voici ma vraie vie - dressée comme un hangar -
débarras de l'Histoire - je la revendique
je refuse un salut personnel et transfuge
je m'identifie depuis ma condition d'humilié

De cette détermination naît aussi le désir de rendre le Québec acteur de son histoire. Ce désir n'est pas bien différent de celui de Césaire. "La tornade Miron", selon l'expression d'Edouard Glissant, affirme ainsi dans " L'octobre":

nous te ferons, Terre de Québec
lit des résurrections
et des milles fulgurances de nos métamorphoses
de nos levains où lève le futur
de nos volontés sans concessions

les hommes entendront battre ton pouls dans l'histoire
c'est nous ondulant dans l'automne d'octobre
c'est le bruit roux de chevreuils dans la lumière
l'avenir dégagé
                             l'avenir engagé.

La poésie de Miron est une poésie orale, puissante, qui oblige le lecteur à lire à haute voix. Au delà des poèmes d'amour, des questions intimes, il porte aussi avec lui une sorte de destin collectif. Aucun régionalisme donc dans cette oeuvre. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si la préface du recueil est écrite par Edouard Glissant qui a affronté les mêmes tensions politiques et linguistiques.
              Pour rencontrer Miron, je conseille l'écoute de l'émission "L'homme rapaillé" à la fin de laquelle on entend Gaston Miron lire le poème "Pour un rapatriement". Cette lecture est particulièrement importante car elle n'a rien à voir avec la langue du lecteur. On entend la véritable langue de Miron, celle des "r" roulés. C'est donc l'authentique matière poétique qu'il nous est donné d'écouter ici : la voix, le timbre, le souffle.
               Je conseille aussi d'écouter les différents entretiens avec le poète. La langue québécoise, si souvent moquée par les français, y prend un tour singulier, nous sommes invités à l'écouter autrement. Miron évoque un problème majeur : à quel moment une langue s'enrichit-elle? A quelle moment s'appauvrit-elle? Miron répond radicalement: l'anglais aliène les Québécois. Parce que selon lui, une langue s'enrichit lorsqu'elle produit des mots nouveaux, avec des nuances de sens, lorsqu'elle est créatrice. Le danger est grand lorsque le signifié disparaît pour Miron. "La tornade" s'insurge contre la langue de calque qui n'use plus que de coques vides et qui perd le sens véritable des mots. Mais attention le danger réside pour lui, non dans les apports d'une langue autre, mais dans l'utilisation d'une langue de manière formelle, ce qui se solde par la perte du sens. la langue devient du son et non de la pensée.
               Miron dénonce le "bilinguisme colonial", c'est-à-dire l'obligation de parler la même deuxième langue. Son propos semblera sûrement être une bouteille à la mer mais il n'en est pas moins très pertinent et très dérangeant à une époque où personne ne se demande plus pourquoi on parle anglais. Cela est devenu une nécessité. La poésie de Miron répond à mon avis à un problème très actuel car elle conquiert la liberté de la langue : "on s'arrache l'anglais de la gueule" . En cela, il prouve que la réponse forte à l'évidement de la pensée et de la langue, c'est la création, il prouve que la question linguisitique peut trouver une solution, non politique, mais poétique. Allons plus loin encore : il démontre que la poésie et la langue sont politiques.

Références:

L'Homme rapaillé, Gaston Miron, préface d'Edouard Glissant, Poésie Gallimard, 1999 (1970)


4 commentaires:

Marcel Trucmuche a dit…

Cela faisait un temps certain que le diffuseur était en manque d'huiles essentielles, vie publique et professionnelle oblige, je suppose. Ce parfum d'aujourd'hui est parfait. L'essentiel n'y est pas que dit (écrit), il est revendiqué. Merci pour l'argumentaire, bravo pour la prose, félicitations pour l'analyse.

mamdébile a dit…

Bravo pour ce très intéressant article sur Gaston Miron : pour qui ne connaît rien à la poésie ni à la littérature Canadienne, il permet de découvrir une façon d'écrire et de penser la poésie, une manière du pays de la neige (tiens, la neige !). J'aime beaucoup ce mot : rapaillé. Il va bien aux artistes, qui rassemblent leurs rêves éparpillés.

sopadeajo a dit…

Le québecquois est soumis à, colonisé culturellement par, une langue, qui , techniquement, avec l´Internet surtout, avec les étatsunis et le Canada; avance plus vite que le françois du Québec et que le françois de la douce (si douce, parce qu´endormie, rêvant encore..)France et qui peut créer des mots; l´anglois peut créer des mots que les langues latines (le castillan non plus)ne sont capables de faire. Il a donc raison; le poète Québecquois; de se sentir linguistiquement terriblement seul-quoique fier et orgueilleux de sa résistance- dans son Québec ilôt , entouré de toutes parts par cette eau de la langue phagocytrice angloise.
Il a raison; même le françois de France n´est pas à l´abri d´un net recul, qui se produit déjà, ni non plus , malgré son extention, et un certain dynamisme; de l´Amérique Latine; le castillan.

Anonyme a dit…

extraordinaire texte de miron

je m'appelle Pierrot
je suis vagabond poète
et j'espère bien un été vagabonder dans votre coin
pour partager mes chansons et ma guitare avec votre amour de la poésie:)))

en attendant
bonne année 2013
et un de mes textes de chansons
comme partage
vous retrouverez la musique sur
www.demers.qc.ca
chansons de Pierrot
paroles et musique
le camionneur

LA CHANSON DU CAMIONNEUR


j’suis su l’camion 60 heures par semaine
j’t’aime

des fois j’triche un peu
j’fais des heures pour nous deux
on dormira plus tard
quand on s’ra des beaux vieux

moi je vis juste pour toé
j’ai hâte à fin de semaine
j’t’aime

de cogner du marteau
quand tu fais du gâteau
t’es si belle au fourneau
mais j’veux mieux pour ma reine

REFRAIN

suffit qu’tu m’dises
que tu veux changer la cuisine
enlever l’comptoir à melamine

pour que la route
entre La Tuque et Trois-Rivières
soit la plus belle de l’univers

COUPLET 2

j’dors dans l’camion
4 nuits par semaine
j’t’aime

3 heures du matin
réveille par la fiam
mon p’tit lit dans cabine
est ben trop grand pour rien

j’ai des idées
pour la salle à manger
j’t’aime

j’ai ben hâte d’en jaser
autour d’un bon café
j’ai acheté les néons
ceux qu’tu m’avais d’mandés

COUPLET 3

j’suis sul’camion
quand la neige a d’la peine
j’t’aime

quand le vent trop jaloux
la garoche entre mes roues
j’ai autour du c.b.
un vieux chapelet jauni

tu m’l’as donné
en pleurant comme une folle
j’t’aime

parce que t’es ben croyante
pis t’as peur quand y vente
à soir ton camionneur
rentrera plus d’bonne heure

REFRAIN FINAL

suffit qu’tu m’dses
qu’cest ben plus beau dans ta cuisine
parce que mes bras en melamine

te lèvent dans airs
entre La Tuque et Trois Rivières
toi la plus belle de l’univers

suffit qu’tu m’dises
qu’c’est ben plus beau dans ta cuisine
parce que mes bras en mélamine

te lèvent dans airs
loin de la Tuque et Trois Rivières
toi la reine de mes je t’aime
toi la reine de mes je t’aime

Pierrot
vagabond celeste


Pierrot est l'auteur de l'Île de l'éternité de l'instant présent et des Chansons de Pierrot. Il fut cofondateur de la boîte à chanson Aux deux Pierrots. Il fut aussi l'un des tous premiers chansonniers du Saint-Vincent, dans le Vieux-Montréal. Pierre Rochette, poète, chansonnier et compositeur, est présentement sur la route, quelque part avec sa guitare, entre ici et ailleurs...


PierrotLE VAGABOND CÉLESTE

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