dimanche 16 janvier 2011

Faire exister l'absente

Dans une de ses nouvelles les plus profondes, L'Enfant de la Haute Mer, Jules Supervielle raconte l'histoire d'une petite fille qui vit seule au beau milieu de la semaine. Cette figure d'enfant  qui se réveille au matin et ouvre ses volets sur la mer n'est autre que le souvenir laissé un jour ici par un marin de passage. Et le poète clôt sur un conseil -non une morale- : prendre garde à ce que l'on laisse en un lieu. Les cinq lettres de Où chaque soleil qui vient est un soleil rieur, de Jean-Marie Barnaud, résonnent avec ce texte.

Un marin écrit cinq lettres à sa femme, Marie, au cours de son voyage. Cinq lettres pour donner corps à la femme aimée dans le paysage. Cinq lettres, c'est peu, un passage seulement dans l'absence vécue par l'homme de mer.  Cinq lettres qui évoquent le désir du retour, l'amour, mais aussi la condition de celui qui sur sa goélette est plus que tout autre sur un fil. Le réel et ses risques, les écueils de la navigation, sont autant de métaphores d'un voyage intérieur de l'amoureux. Face aux conditions auxquelles est soumis le capitaine, le discours change. Marie et d'abord la femme désirée, rêvée, celle que l'on espère retrouver. C'est donc l'avenir qui motive aussi le parcours : "On espère, on y croit, / on s'y croirait déjà...", "le seul centre qui m'aimante est en vous...". Au mois d'avril, après trois mois de navigation, le capitaine semble accepter l'inconstance, le détour, l'attente et la perte: "C'est pourquoi, Marie,/il ne faut pas craindre/de nous perdre l'un l'autre,/comme si le temps, et la distance,/ et leurs blessures,/devaient à jamais/brouiller nos visages...". Voilà donc le savoir-vivre des hommes de mer...


Illustration par Laurence Jeannest
Le capitaine, comme Ulysse semble ne jamais devoir atteindre Ithaque, comme Télémaque n'atteignant pas son père dont il suit les traces, dit des choses très simples : qu'il y a un lieu précaire, qu'il y a le vent, qu'il y a le temps qui passe et le temps qu'il fait et que cela s'impose à l'homme. C'est dans cette contrainte du réel et avec ces incertitudes que doit composer tout homme.

C'est ainsi que les lettres de ce recueil forment en réalité un récit. Le capitaine les a écrites en 1863 et 1864. La distance temporelle qui nous séparent du moment de la traversée rendent sensible la narration. Cinq lettres-poèmes suffisent à raconter une histoire dont l'espace se situerait entre le Japon et la Méditerranée, suffisent à dessiner les contours d'une aventure intérieure. Les ellipses temporelles et le peu de lettres laissent au lecteur le soin de reconstituer le fil de l'histoire. La poésie n'est pas un éclair ici, mais raconte comment l'on fait exister le lointain pour l'absente, et l'absente dans le lointain.

Bio/bibliographie:

Né en 1937 à Saintes. Habite à Mougins. Collaboration littéraire et critique à de nombreuses revues. Tient une chronique régulière sur le site remue.net. Dirige, avec Jean-Pierre Siméon, la collection Grands fonds de Cheyne éditeur. Publie son œuvre poétique à Cheyne (quatorze titres depuis 1983). A publié trois romans et des nouvelles chez Gallimard, Verdier (collection Deyrolle) et L’Amourier. Prix Georges Perros 2001. La bibliothèque municipale de Charleville-Mézières lui a consacré en 2002, une exposition particulière et a édité à cette occasion un important catalogue consacré à son parcours d’écrivain : Jean-Marie Barnaud, « Pour saluer la bienvenue ».


A publié notamment:

Dans la collection « Poèmes pour grandir », Cheyne:
Le Poète et la méchante humeur

Dans la Collection verte, Cheyne:
Fragments d'un corps incertain (pour lequel il a obtenu le Prix Apollinaire 2010)
Aux enfances du jour
Bleu et quoi d'autre

A écouter: un entretien entre Philippe Rhamy et Jean-Marie Barnaud sur le site de remue. net : ici

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