mercredi 16 février 2011

L'éloge du chat selon Lovecraft





"J'aperçois dans le noir deux morceaux de soleil". Ainsi Maurice Carême parlait -il, très simplement, du chat. Le chat est doté d'une présence qui force à la profondeur et récuse toute futilité. Le semble toujours regarder le poème avec le plus grand sérieux. Il veille sur chaque page, observe les ratures, s'enfort sur le papier. Cela m'a amenée à me replonger dans quelques textes célébrant le félin. Passés les célèbres poèmes de Baudelaire, j'ai redécouvert ce magnifique poème de Borgès et je ne peux m'empêcher de le transcrire ici:

"A un chat"


Non moins furtif que l'aube aventurière,
Non moins silencieux que le miroir,
Tu passes et je pense apercevoir
Sous la lune équivoque une panthère.
Par quelque obscur et souverain décret
Nous te cherchons. Nous voulons, fauve étrange
Plus lointain qu'un couchant ou que le Gange,
Forcer ta solitude et ton secret.
Ton dos veut bien prolonger ma caresse;
Il est écrit dans ton éternité
Que s'accordent à ta frileuse paresse
Ma main et son amour inquiété,
Ton temps échappe à la mesure humaine.
Clos comme un rêve est ton domaine.

Le chat enveloppe ce qu'il regarde de beauté et d'harmonie, il est propice au rêve et semble parfois, par son regard profond et impénétrable, le messager d'un monde inaccessible à l'homme. Leur grâce, leur inclination naturelle pour l'élégance ont été louées par Lovecraft qui écrivait dans "Des Chats et des Chiens" (1926) : "Alors que le chien donne, le chat est". Ce texte a attiré mon attention surtout pour l'élégance de son écriture. Lovecraft, dans ce magnifique texte, plaide en faveur des chats avec un talent de poète. Et il évoque " cette idole à la grâce immortelle dont les pauvres humains n’ont pas toujours su reconnaître les qualités, cet être majestueux, insoumis, mystérieux, voluptueux, babylonien, détaché, cet éternel compagnon des artistes supérieurs, ce parangon de beauté, ce frère de la poésie, doux, sérieux, au caractère de patricien : le chat".

Un brin condescendant, Lovecraft compare le propriétaire de chien au compagnon du chat et s'efforce de montrer la supériorité du second en termes esthétiques et sociaux. Lovecraft associe ainsi le chat aux gentlemen, aux êtres épris de liberté et de beauté. Le chat serait donc le compagnon d'êtres aristocratiques. Lovecraft va même plus loin en établissant non seulement un lien entre le caractère de l'homme et de l'animal choisi, mais en affirmant que préférer l'un ou l'autre révèle un certain état de la société. La plume de Lovecraft est féroce envers les chiens, trop féroce sans doute, mais n'a sans doute pas tort quand il affirme que

"Le chien s’accommode de celui qui préfère nourrir des sentiments banals et une morale surévaluée et « humanocentriste » plutôt que de vouer un culte austère et désintéressé à la beauté ; celui qui n’aime que les compagnie des « gens » et qui ne répugne pas à être l’objet d’une adoration mièvre pour peu qu’on lui prête attention. (Tableau de chien couché sur la tombe de son maître – cf. Lanseer, Chien menant le deuil du Vieux Berger.) Le type qu’est (sic) pas du genre cérébral, mais qui fait ce qu’il peut, et qui arrive presque toujours à comprendre ce qu’il lit dans le Saddypost ou le N.Y. World ; le type qui a jamais trop aimé Valentino mais qui aime encore bien passer une soirée à regarder Doug Fairbank au cinéma. Un type bien, constructif, pas morbide pour un sou, civique en diable, très « famille », (j’ai oublié de mentionner la radio). Un type normal, en somme : tout à fait le genre de battants, de fonceurs qui font les meilleurs propriétaires de chiens."

Le désamour pour les chats ne peut être lié, selon lui, qu'à une médiocrité d'esprit, elle-même le reflet de la médiocrité des temps. Lovecraft rappelle ainsi que le culte du chat est le fait de civilisations non européennes ou l'objet de cultes païens. Le chat devient alors l'emblème d'une vie qui n'est plus soumise à la morale et à la fidélité. Le chat mène une vie artistique en tout point en ce qu'il met de la beauté dans chaque geste.

"A une époque plus saine que celle-ci, les dilettantes, les amateurs, ou si l’on préfère, les décadents avaient encore la possibilité de réaliser quelque chose ; c’est pourquoi ils furent les principaux artisans de ces glorieuses ères païennes. Le chat est fait pour celui qui réalise quelque chose, non pas par devoir, sans même y réfléchir, mais pour le plaisir, le charme, la splendeur, la puissance qui s’y rattachent".

Pour Lovecraft, le chat serait, contrairement au chien, loin des considérations matérielles. Opposition un peu facile certes, mais séduisante parce qu'elle fait du chat l'emblème de la gratuité et c'est précisément ce qu'il manque probablement à l'esprit contemporain. La gratuité, c'est-à-dire la joie d'être pour être, le bonheur de vivre pour vivre, la vocation au plaisir, la substitution de l'amour au devoir.


Vous pouvez lire : Cats and Dogs, 23 novembre 1926 © Scott Meredith Literary Agency Inc. Traduit de l’américain par Philippe Gindre © Editions Robert Laffont



8 commentaires:

sopadeajo a dit…

Permettez moi d´inclure dans ce pauvre commentaire une traduction mienne du poème de Borges.

A un chat (Jorge luis Borges)

Pas plus silencieux sont les miroirs
ni plus furtive l´aube aventurière;
tu es, sous la lune, cette panthère
que nous pouvons parfois apercevoir.

Objet indéchiffrable d´un décret
divin, nous te cherchons vainement;
plus lointain que le Ganges et le couchant,
oeuvre de solitude et de secret.

Ton dos condescendant et qui s´attarde
à la caresse de ma main. Tu admets,
de cette éternité qui est rejet
l´amour de la main blafarde.

Tu as un autre temps.Tu es la sève
d´un cadre fermé comme un rêve.


Note: J´ai voulu éviter les mots innécessaires et qui ne sont pas dans l´original comme "paresse" ou
(lune) "équivoque" quitte à faire une traduction moins musicale mais plus conforme. Une traduction est , bien sûr, une interprétation, mais on ne doit trop enjoliver.


Voici l´original, dans le cas où vous parleriez le castillan:

No son más silenciosos los espejos
ni más furtiva el alba aventurera;
eres, bajo la luna, esa pantera
que nos es dado divisar de lejos.
Por obra indescifrable de un decreto
divino, te buscamos vanamente;
más remoto que el Ganges y el poniente,
tuya es la soledad, tuyo el secreto.
Tu lomo condesciende a la morosa
caricia de mi mano. Has admitido,
desde esa eternidad que ya es olvido,
el amor de la mano recelosa.
En otro tiempo estás. Eres el dueño
de un ámbito cerrado como un sueño.

Lysiane Rakotoson a dit…

Merci pour cette traduction et la version originale que je ne peux malheureusement pas goûter. Je ne connais absolument pas le castillan. J'aime beaucoup la nudité de votre traduction et surtout les derniers vers: "tu as un autre temps. Tu es la sèves d'un cadre fermé comme un rêve". Votre traduction apporte en fait une nuance puisque le chat y semble moins statue impénétrable que créature vivtante, plus charnelle mais inaccessible à l'homme.

frenchpeterpan a dit…

je fais de la pub pour mon blog, c'est pas bien, mais j'avais fait un court article : le chat, ami des écrivains ; ici :
http://www.frenchpeterpan.com/article-6182007.html

Anonyme a dit…

A l'instar de frenchpeterpan, je profite de cet espace pour faire une publicité honteuse pour mon site de poésie qui est dans la même galaxie que la votre.

http://poesie-et-racbouni.over-blog.com/

Bravo pour ce site, cela fait chaud au coeur de savoir qu'il y a aussi des blogs de cet acabit sur le net !

sopadeajo a dit…

Borges, qui a alors 81 ans, commente le poème que vous aviez choisi et que je ne connaissais pas (ou que j´avais oublié/rejeté):
(minute 2:)
http://www.youtube.com/watch?v=rfe6TYSS2Go

Victor Dali a dit…

"Tu as un autre temps.Tu es la sève
d´un cadre fermé comme un rêve."

Merci de partager ce magnifique poème de Jorge luis Borges.

Marcel Trucmuche a dit…

L'amateur, l'amoureux de Lovecraft que je suis ne peux que te conseiller la lecture de la nouvelle "Les chats d'Ulthar".
Ecrivains et poètes s'accordent pour prêter au chat liberté et nonchalance. Je ne connais pas d'équivalent pour le chien, le cheval...
A part Melville pour les baleines, et encore...
Merci pour Jorge Luis Borgès. TOUT est dans Borgès. Je le soupçonne d'être le démiurge. Du moins, c'est un vieux tigre.
Franche et amicale gratouille derrière l'oreille à ton pépère (sic) !

Marcel Trucmuche a dit…

http://lionelcavan.romandie.com/get/16946/lovecraft-and-felis-1.jpg

pour illustrer un peu plus le propos (photo assez rare, si tant est que quelque chose trouvable sur le net soit rare).