mardi 8 mars 2011

Parce que la femme désire et parle aussi



      Je ne présenterai pas ces deux livres, d'autres l'ont fait mieux que moi, mais je dirai un mot de leur esprit. Deux livres tout à fait différents. Dans le premier, des portraits d'écrivains et de poétesses, dans le second des poèmes de poètes oubliées. Ces deux ouvrages ont en commun de rendre aux femmes ce qui leur revient, non pas en mettant en valeur une pseudo écriture féminine, mais en montrant à quel point le fait d'être une femme est une contrainte supplémentaire pour l'artiste.
      Je n'aborde pas la question de la valeur littéraire de ces textes, la question est ailleurs. Dans Les femmes qui écrivent vivent dangereusement, Laure Adler montre que la parole féminine est contrainte par de multiples obligations féminines. Les plus grands poètes, qu'ils soient "maudits" ou "misérables", ont vécu sous la contrainte financière, sociale. Mais comment écrire lorsque toute sa journée est vouée à la cuisine, aux enfants, aux soins quotidiens. Les femmes ont connnu une aliénation sans pareille, dont la plupart furent incapables de sortir. Celles qui réussirent se révoltèrent pour les plus audacieuses, ou bien "concilièrent" les tâches. ( Remarquez que c'est toujours ce même verbe qui fait les couvertures des affligeants magasines féminins).
       L'anthologie très documentée et très rigoureuse dirigée par Christine Planté a quant à elle le mérite de faire entendre des voix absentes partout.

Ces ouvrages ne doivent pas faire oublier que les femmes sont encore largement sous-représentées dans le paysage poétique français. La raison en est qu'elles prêtent parfois le flanc aux critiques en n'échappant pas elles-mêmes à un discours perpétuant les stéréotypes de l'écriture dite féminine. Ça dégouline encore trop quand nous écrivons. Pour de qui est des autres, force est de constater qu'elles restent encore mises à l'écart, bien plus que leurs camarades masculins. Ne cherchons pas loin, le machisme est encore largement répandu chez les poètes. Les hommes sont poètes, les femmes font de la poésie, pense t-on. Il n'est pas facile pour les femmes d'assumer une parole qui leur est propre puisque toute leur éducation -y compris littéraire- entretient les stéréotypes et construit leur identité à partir de l'homme. A l'heure où les petites filles sont encore habillées en rose, où les garçons sont présentés aux adolescentes comme de dangereux objets désirants, où les professeurs d'université se permettent encore de complimenter leurs élèves sur leur sourire et non sur leur travail, où l'on vous félicitera pour votre ravissante prestation, votre lecture sensible, les femmes poètes ont encore du travail. Elles ont beaucoup à conquérir pour ne plus seulement être de belles artistes ou des artistes amoureuses. La lecture de ces deux ouvrages ne peut donc que faire du bien à nos contemporains.

Et parce qu'un poème vaut mieux qu'un long discours, je vous laisse à la voix de Joyce Mansour, injustement laissée pour compte par les lecteurs, les poètes et les universitaires:

Laisse-moi t’aimer.
J’aime le goût de ton sang épais
Je le garde longtemps dans ma bouche sans dents.
Son ardeur me brûle la gorge.
J’aime ta sueur.
J’aime caresser tes aisselles
Ruisselantes de joie.
Laisse-moi t’aimer
Laisse-moi sécher tes yeux fermés
Laisse-moi les percer avec ma langue pointue
Et remplir leur creux de ma salive triomphante.
Laisse-moi t’aveugler.
(Cris, 1953)

A lire: 
- un article de Micro Cassandre à l'occasion du Printemps des Poètes 2009 : Les femmes poètes ne sont pas des pots de fleurs
- Femmes du XX° siècle, une anthologie, sous la direction de Christine Planté, PUL 

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