vendredi 17 juin 2011

"Entre chien et loup jetés", Mary Laure Zoss

"Entre chien et loup ". (c) Mathieu Struck - Flickr
Une langue qui coule malgré les fers qui la retiennent, une parole âpre et sans fioritures et voilà que la poète nous entraîne sur le mince et périlleux fil d'une course à travers forêts, neiges, bois, souvenirs, course à travers les lieux pentus et enneigés mais mal définis... Lieux chéris de l'enfance, territoires accidentés de la vie ou de la création? Le troisième recueil de Mary-Laure Zoss, Entre chien et loup jetés, semble d'abord narrer tant bien que mal la fuite de personnages traqués par rien si ce n'est pas le temps. "ils s'en vont tournant le dos au reste... sourds à la terre sourde et s'arrachant, hors d' atteinte ils traînent leur ombre..."

Où vont ces "ils" qui courent, cherchent fiévreusement, se heurtent, tâtonnent, mordent la neige et l'écorce? Vers la mort, vers leur destin. Ils luttent pour sauter les obstacles et ne pas trop perdre. Nous voilà loin des voyages initiatiques des épopées, et les êtres qui peuplent ces poèmes vont sans savoir car "il n'y a pas vraiment de direction ". "Ainsi vont-ils ", "là-bas volent " et "ils se hâtent à travers cette pâte épaisse à brouiller dans la descente. " Magnifique course marquée par une écriture narrative mais incomplète, lacunaire. Les phrases ne trouvent pas toujours leur aboutissement, les mots filent comme les êtres. Le mouvement et le passage des "ils" contrastent avec l'espace dans lequel ils se meuvent: bois, neiges, terres, ombres. Cet espace même n'est pas définissable et semble flotter entre rêve, réalité et métaphore. Ainsi le titre fait -il explicitement référence à l'expression "entre chien et loup", ce moment où il n'est pas possible de distinguer le chien du loup, et par extension, le jour de la nuit, le songe de la réalité, le rêve du cauchemar. 

Mais ces "ils", ne serait-ils pas simplement les poètes? Ils ne savent où ils vont, mais ils ont "le fil intermittent de leur voix perdue qu'ils suivent, sans bien savoir où cela mène" et les "syllabes battues restées en travers du gosier." Les références au travail poétique essaiment tout le recueil, comme en témoigne le dernier texte, élucidant une partie du mystère de cette course : 

[...] maintenant il faut s'appliquer/ à mieux tasser le temps sous les/ semelles, qu'on évite l'enfilade des faux-pas dans/ la parole de plus en plus trouble, sachant/ pousser plus souvent la porte à deux battants,/ laisser ce qui gît  sur le bas-côté de la phrase, on / retourne par saccades/ aux limites de la neige/ dans le ciel, les rochers bleus dressent leurs / tables pour les nuages,/on cesse de se précipiter/
sur tous les fronts, l'angoisse se détache presque/ dans l'eau d'un après-midi d'avril,/ le long d'un quai. " 

La vie est donc la métaphore de l'écriture poétique, et non l'inverse. L'homme et le poète y sont tantôt des enfants à la poursuite l'un de l'autre, tantôt des êtres en fuite, en quête de quelque chose qui n'est pas nommé mais sur laquelle nous pouvons mettre des mots: la pureté, l'enfance, la survie, la poésie... 
Cette omniprésence du passage, ce parcours aussi rapide qu'une étoile filante ne provoquent pourtant pas le délitement de la parole. Au contraire, chaque poème forme un paragraphe dense qui lutte contre la fuite des mots, la perte du langage.  

 "dans le village en pente, aujourd'hui vont, chaussés de/ ruines, claudiquant sur leurs vieilles images, condamnés à ne pas

...on leur dit, laissez là la boîte de vos trésors, vos secrets brouillés au fond des poches, rien ne sert de, alors parlez plutôt  "

La langue elle-même est menacée par la destruction et la perte mais la poésie rassemble sans relâche ses forces contre cette déliquescence. Si bien que les hommes et le poète semblent n'aller que contre un enlisement toujours menaçant. Les hommes, "entre chien et loup jetés", oscillent entre la familiarité du monde et son étrangeté, en posture toujours précaire et instable. La poète, elle, cherche la poésie dans la prose. Le destin de l'homme et du poète, bêtes aux prises avec la "réalité rugueuse" selon l'expression de Rimbaud, se joue dans ce crépuscule. 

Références: 

- Entre chien et loup jetés, Mary-Laure Zoss, préface de Jacques Vandenschrick, Cheyne, 2008.

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