mercredi 15 juin 2011

La poésie des Trois Contes de Flaubert

 La prose n'a parfois rien à jalouser à la poésie. A la lecture des Trois Contes de Flaubert, je ne pouvais me passer de quelques mots ici. Qu'est-ce ces Trois contes? Avant de les ouvrir, je pensais à des textes mineurs du maître du roman. J' imaginais des nouvelles à la Maupassant, un réalisme tendre et médiocre (au sens premier du mot). Or, rien de tout cela : ces contes sont de véritables petits bijoux de poésie. 
Le style flaubertien mêle ainsi la neutralité du ton à la mélancolie dans Un Coeur simple, à la violence du désir dans La Légende de Saint-Julien l'Hospitalier et Hérodias

Flaubert raconte ici le destin de l'homme en ce qu'il est lié aux choses infinitésimales comme aux choses supérieures. Il n'a, en ce sens, aucune vision héroïque de la vie. Félicité, servante fidèle et généreuse, surpasse tous les êtres par le don d'elle-même et sa simplicité. Le sublime de cette simplicité  est présent dans le moindre de ses gestes, comme dans ce passage où elle sort avec sa maitresse les vêtements de la jeune Virginie, décédée quelques mois plus tôt :   "Un jour d'été, elle se résigna; et des papillons s'envolèrent de l'armoire. Ses robes étaient en ligne sous une planche où il y avait trois poupées, des cerceaux, un ménage, la cuvette qui lui servait. Elles retirèrent également les jupons, les bas, les mouchoirs, et les étendirent sur les deux couches, avant de les replier. Le soleil éclairait ces pauvres objets, en faisait voir les taches, et des plis formés par les mouvements du corps. L'air était chaud et bleu, un merle gazouillait, tout semblait vivre dans une douceur profonde. Elles retrouvèrent un petit chapeau à peluche, à longs poils, couleur marron; mais il était tout mangé de vermine. Félicité le réclama pour elle-même. "
          Mais Félicité n'est pas épargnée par le grotesque, par la bizarrerie : elle adore ainsi un perroquet presque en lieu et place de Dieu. Flaubert va aussi loin que Victor Hugo en décrivant la mort de Félicité comme un moment à la fois grotesque et sublime : "Les mouvements de son coeur se ralentirent un à un, plus vagues chaque fois, plus doux, comme une fontaine s'épuise, comme un écho disparaît; et, quand elle s'exhala son dernier souffle, elle crut voir, dans les cieux entrouverts, un perroquet gigantesque, planant au dessus de sa tête ."

La légende de Saint-Julien, elle,  baigne toute entière dans une atmosphère tiède et colorée. Là où le destin de Félicité était pathétique, celui de Julien est tout à fait tragique. Julien, d'abord tout occupé à tuer les animaux, finira par renoncer à la chasse par peur de réaliser une prédiction qui lui a été faite: il tuera son père et sa mère. Au début du conte, son carnage est un feu d'artifice, une profusion de sang et de chair qui témoigne de l'abondance de ses désirs. Julien est ainsi l'homme dont la soif n'est jamais étanchée.

"Puis, il s'avança dans une avenue de grands arbres formant avec leurs cimes comme un arc de triomphe, à l'entrée d'une forêt. Un chevreuil bondit hors d'un fourré, un daim parut dans un carrefour, un blaireau sortit d'un trou, un paon sur le gazon déploya sa queue; - et quand il les eut tous occis, d'autres chevreuils se présentèrent, d'autres daims, d'autres blaireaux, d'autres paons, et des merles, des geais, des putois, des renards, des hérissons, des lynx, une infinité de bêtes, à chaque pas plus nombreuses. [...] Mais Julien ne se fatiguait pas de tuer, tour à tour bandant son arbalète, dégainant l'épée, pointant du coutelas, et ne pensait à rien, n'avait souvenir de quoi que ce fût. Il était en chasse dans un pays quelconque, depuis un temps indéterminé, par le fait seul de sa propre existence, tout s'accomplissant avec la facilité que l'on éprouve dans les rêves. "

Mais Julien renonce et part vivre loin de ses parents. Il connaît la misère, la guerre... Mais tous ces chemins détournés ne le ramènent qu'à son destin. Après avoir trouvé la gloire et s'être marié à une dame de haut lignage, son désir ressurgira et il tuera, aveuglément, ses parents, au moment même où tout son être était tendu par la volonté d'échapper à la prédiction. S'ensuit une vie pauvre de saint. Mais la frontière est mince entre la folie et la sainteté. La mort de Julien est tout aussi étrange que celle de Félicité : il finit par mourir étreignant un lépreux et s'envole au ciel, pâmé comme avec un amant:"Alors le lépreux l'étreignit; et ses yeux tout à coup prirent une clarté d'étoiles; ses cheveux s'allongèrent comme les rais du soleil; le souffle de ses narines avait la douceur des roses; un nuage d'encens s'éleva  du foyer, les flots chantaient. Cependant une abondance de délices, une joie surhumaine descendait comme une inondation dans l'âme de Julien pâmé [...]. Le toit s'envola, le firmament se déployait; - et Julien monta vers les espaces bleus..." 

         La délicatesse de Flaubert est de parler du coeur de l'homme sans jamais le nommer. Les trois contes relatent ainsi trois parcours de vie en quelques pages seulement. Mais l'ellipse n'est que quantitative. Flaubert, se privant de l'analyse et de l'étude du réel, parvient à évoquer la gravité des destinées des personnages.  
         L'incandescence de ces trois récits tient à l'évocation de ce qui frémit dans la moindre vie, de celle de la servante à celle du Roi. Jusqu'au bout Flaubert maintient une "neutralité" et le conte est sans morale. Mais il n'est pas difficile de voir que l'héroïsme de Félicité réside dans sa folle fidélité et dans le don total d'elle-même, que la sainteté de Saint-Julien a pour origine sa propension au meurtre, que la force de Jean-Baptiste est dans sa souffrance puis dans mort-même. Flaubert surplombe ainsi les siècles, des premiers siècles au XIX ° en passant par le Moyen-Age en laissant entendre que la folie, l'amour, le désir et l'imagination sont supérieurs par leur beauté et par leur humble vérité. Flaubert montrerait que toute chose ne s'atteint que par l'abandon, la perte, le chemin pénible et périlleux. Jean-Baptiste, dans Hérodias, répète que "pour qu'il croisse, il faut qu'il diminue. "

 L'artiste ne dirait pas autre chose en parlant de son oeuvre.


Références:

- Trois Contes, Gustave Flaubert, éditions GF, 2007.
- texte intégral sur ce site
- un excellent site sur Flaubert et son oeuvre (université de Rouen)
- A écouter: "Un coeur simple", lu par Fabrice Luchini, collection Paroles-Radio France.


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