samedi 25 juin 2011

Paradis Artificiels


"Il est des jours où l'homme s'éveille avec un génie jeune et vigoureux. Ses paupières à peine déchargées du sommeil qui les scellait, le monde extérieur s'offre à lui avec un relief puissant, une netteté de contours, une richesse de couleurs admirables. Le monde moral ouvre ses vastes perspectives, pleines de clartés nouvelles. L"homme gratifié de cette béatitude, malheureusement rare et passagère, se sent à la fois plus artiste et plus juste, plus noble, pur tout dire en un mot."(p. 7)
La grâce ainsi décrite par Charles Baudelaire dans les Paradis Artificiels nous est donnée au terme d'une longue traversée du gouffre. Les instants d'exaltation succèdent à l'ombre qui leur est nécessaire. Ceux qui connaissent ces violentes alternances d'état seront sensibles aux deux textes qui constituent ce petit ouvrage. La description des effets de la drogue et les explications savantes ne sont pas du plus grand intérêt. En revanche, le rapprochement fait par le poète entre les effets de la drogue et la création poétique est passionnant. " Cet état merveilleux, dis-je, n'a pas de symptômes avant-coureurs. Il est aussi imprévu que le fantôme." (p. 8). Le hachisch permet de retrouver ce moment unique où le corps est à l'unisson de l'âme, où la sensualité est si exacerbée que chaque être et chaque chose vibre avec vous. L'homme qui s'enivre d'opium est une figure de Baudelaire, du poète, et plus largement de l'artiste. Nombreux sont les effets produits par les drogues qui se rapprochent de la théorie des correspondances: "Les sons se revêtent de couleurs, et les couleurs contiennent une musique. Cela, dira t-on, n'a rien de fort naturel, et tout cerveau poétique, dans son état sain et normal, conçoit facilement ces analogies. [...] Les notes musicales deviennent des nombres, et si votre esprit est doué de quelque aptitude mathématique, la mélodie, l'harmonie écoutée, tout en gardant son caractère voluptueux et sensuel, se transforme en une vaste opération arithmétique." (p. 25)

Le "mangeur d'opium" de Baudelaire s'enivre comme le poète pour tenter une réconciliation éphémère avec le monde. Ce n'est que parce qu'il y a divorce entre la sensibilité de l'un et la violence de l'autre (la modernité au fond), que l'opium devient nécessaire : c'est une manière d'accorder son être à la modernité, de trouver un lieu où l'extrême sensibilité a sa place. Baudelaire parle ainsi de "l'homme sensible moderne". Et pour que les moindres variations qui le remuent ne le détruisent pas, il crée un espace ou être: la poésie, le vin, l'opium.

"Dans le tremblement d'une feuille, - dans la couleur d'un brin d'herbe, - dans la forme d'un trèfle, - dans le bourdonnement d'une abeille, - dans l'éclat d'une goutte de rosée, - dans le soupir du vent, - dans les vagues odeurs échappées de la forêt, - se produisait tout un monde d'inspirations, une procession magnifique et bigarrée de pensées désordonnées et rapsodiques". (p. 34).

Et comment ne pas voir ici le poète lorsque Baudelaire évoque avec légèreté l'état d'esprit du fumeur : " un esprit enlevé par le haschisch répondrait tranquillement : "il est possible que j'aie mal dîné, mais je suis un Dieu".  (p. 43)

Baudelaire évoque ce "pharmakon népenthès pour toutes les douleurs humaines" (p. 72), "ces plaisirs d'une nature grave et solennelle" (p. 74). On comprend mieux l'attrait de ces substances pour le poète qui les décrit comme capables de "stimuler et d'exalter l'homme" (p. 74). Rien à voir, selon lui, avec une quelconque forme de divertissement destinée à nous faire oublier le réel. C'est d'ailleurs là tout l'intérêt de l'ouvrage qui s'évertue à montrer quels sont les effets des drogues mais aussi dans quels corps et dans quelles âmes elles s'épanouissent. Tout cela n'a rien des vulgaires plaisirs, et il ne s'agit pas d'oublier mais d'être lucide. Les Paradis Artificiels est un livre qui démêle, non sans morale, les sentiments ambivalents liés à l'ivresse : entre plaisir, remord, souffrance et joie, destruction et pureté. Au-delà du témoignage précis sur "les deux plus énergiques substances", Baudelaire fait le portrait de l'artiste sans cesse confronté à une désillusion qu'il entretient et nourrit.

Références:
Les Paradis Artificiels, Baudelaire, Librio.

1 commentaire:

Marcel Trucmuche a dit…

(Inutile de publier ce commentaire)

petite coquille en fin de première citation :

pOur tout dire en un mot."(p. 7)

sinon, je comprends mieux ton état de Samedi. ;)
Attention le haschich de l'époque Baudelairienne était d'une autrement meilleure qualité que de nos jours...