mardi 20 septembre 2011

Aimer les livres ou en prendre soin?


Notre époque croule sous les livres et même si l'on déplore le manque de curiosité des jeunes gens pour ces derniers, la dégradation de la qualité de l'écriture, de la lecture.. force est de constater que nous débordons d'écrits. La démocratisation du livre, sa miniaturisation, son faible prix, n'ont pas permis de le rendre plus attractif. Lieux communs, certes, mais constat bien paradoxal. Et si nous nous détachions du livre pour l'aimer? Et si nous le respections un peu moins? 
C'est le pari que fait l' Ecole des Loisirs en éditant des versions abrégées des grands classiques. Boris Moissard explique ce choix (qui m'a séduite je dois l'avouer) dans le catalogue de présentation 2011. Sa position, loin d'être démagogique, est la suivante:  le profane en lecture veut sentir la vie dans la littérature. Pour cela, il faut le faire entrer dans la lecture par la vie, par l'émotion, la sensation, l'impression et lui faire grâce des longueurs. Il faut plaire au lecteur. Il ne s'agit pas de retirer tout le goût de l'effort mais de faire s'engager le lecteur sans le décourager. Le point de vue de l'éditeur est vivement critiquable, et il ne manquera pas de choquer les défenseurs acharnés de l'objet livre. 



Élaguer les classiques, ce n'est pas nécessairement les alléger. La profondeur ne nait pas nécessairement de la réflexion approfondie. Être ému par le livre, être traversé par la fable, voilà qui est profond, voire grave. Nous en avons tous fait l'expérience au théâtre ou au cinéma. Le cœur ne doit pas pâtir de la prééminence de la raison. Car c'est par lui que naît toute forme d'intelligence. Ce qui nous plait nous attire. Pourquoi les Hauts de Hurlevents ont-ils désormais du succès auprès des jeunes gens? Parce qu'il s'agit du livre préféré des héros de la saga Twilight. Et voilà que la saga commerciale réussit là où nombre de professeurs échouent. Cet exemple extrême nous fait réfléchir. Ce qu'il faut trouver, c'est le moyen d'intéresser le lecteur sans rien retirer à la valeur d'un texte. Cet exercice difficile est à mon avis possible si l'on accepte d'abréger certains textes.  D'ailleurs, nombre de grands romans ont été lus en feuilletons, nombre de grands lecteurs sautent les descriptions. Pourquoi faudrait-il lire chaque ligne, chaque mot? Pourquoi ne pourrions-nous pas naviguer et errer dans le livre comme bon nous semble? 


Laisser le livre intact ne le sert pas nécessairement. Mais c'est malheureusement le parti de beaucoup, qui crient au plagiat à la moindre ressemblance, qui refusent le numérique (Regardez bien un Ipad, cela ressemble à une fenêtre...) ou accumulent des milliers de livres dans leurs bibliothèques. En réaction à ce qui concurrence le livre, on le sacralise. On refuse qu'un auteur ait écrit un petit bijou parce que nombre de passages sont tirés d'un autre livre. Et alors? Ce qui compte, c'est le chef-d’œuvre, non la propriété de l'idée. Qu'il était bon le temps de Montaigne où les idées voguaient de livre en livre. L'originalité absolue n'y était pas maître. Quel nombre de phrases potentiellement géniales croupissent dans des livres passablement médiocres? Comme elles pourraient trouver leur accomplissement dans un autre livre! 


Les mots n'ont pas à mourir sur le papier, ils doivent vivre. Il est possible de lutter contre Google tout en acceptant la magnifique idée de rassembler cent livres sur un Ipad. Il est merveilleux de pouvoir transporter les textes que l'on aime dans dix fois plus léger que notre bibliothèque. Qu'a t-on besoin de s'étouffer dans les livres? Nous avons de splendides bibliothèques pour cela.  Une petite quantité suffit puisque seuls quelques-uns nous auront traversés et bouleversés, vraiment.  Car ce qui compte, c'est la trace que le livre laisse en nous, non le livre lui-même. Je défends de toute mon âme l'objet livre, mais je crois qu'il va nous falloir sauver les mots sans les mots et le livre par son autre.


7 commentaires:

Marcel Trucmuche a dit…

Sous quels critères élaguer une oeuvre ?

Abréger un livre soi-même, se sentir maître de sa propre lecture, n'est pas semblable à lire un livre abrégé par un autre. Là, ne pourrait-on pas y voir une forme de censure ?

J'en appelle à Daniel Pennac et à ses droits du lecteurs :

Les droits imprescriptibles
du lecteur

Le droit de ne pas lire.
Le droit de sauter des pages.
Le droit de ne pas finir un livre.
Le droit de relire.
Le droit de lire n'importe quoi.
Le droit au bovarysme (maladie textuellement transmissible)
Le droit de lire n'importe où.
Le droit de grappiller.
Le droit de lire à haute voix.
Le droit de nous taire.

Daniel PENNAC, Comme un roman


Pour conclure ma réaction à ton article, plutôt qu'enseigner la lecture, ne faudrait-il pas présenter cet acte comme un acte libre, personnel, aux vertus libératrices ?

Lysiane Rakotoson a dit…

Ta remarque m'a aussi été faite par Florence sur facebook. C'est vrai qu'on ne peut pas assimiler le choix de lecture et une version abrégée d'un livre.
Les choix faits par les éditeurs dans ce cas ne sont pas toujours clairs, mais je pense que cela peut-être très bénéfique lorsqu'il s'agit de proposer des livres aux jeunes gens réticents à la lecture.

Ta dernière question résume tout le problème auquel nous sommes confrontés: être professeur de français et de lettres, je tente de leur faire comprendre que lire est un acte libre et personnel.

Un élève qui me pose une question concrète lors de l'étude d'un texte est pour moi sur la bonne voie, parce qu'il lit et vit la chose, plus que celui qui me repère en moins de deux "l'hyperbole" ou telle figure de style.

Une Nouille Martienne a dit…

je serais du côté du contre
Je me souviens que dans des livres de lecture anciens de primaire, on insérait un chapitre ou deux d'une oeuvre littéraire (choisie sans élagage mais à un instant passionnant du livre) et c'est la curiosité qui poussait ensuite à aller chercher la suite dans le livre
un grand nombre de "classiques" ont été ainsi lus et appréciés sans contrainte
passer au résumé à l'élagage c'est évidemment une amputation arbitraire Ce qui est labelisé ennuyeux pourrait bien être ce qui accrocherait le jeune lecteur ... Je ne peux m'empêcher de penser à Fahrenheit 451 Pourquoi ne pas glisser ensuite vers la bulle de BD ??? puis la seule onomatopée ???
quant au problème de la prolifération de livres de peu de valeurs littéraires (et dans le fond et dans la forme), la faute à qui ?
Par contre, je n'ai absolument rien contre l'ebook Adapter le support Bravo ! mais pas touche au contenu Que chacun fasse ses propres saignées

pitiflo a dit…

Et pourquoi ne pas proposer cet exercice aux élèves justement, leur proposer d’abréger chacun un chapitre d'une oeuvre pour aboutir à un travail collectif qui appartiendrait à la classe ?
PS, je me félicite de m'être abstenue de citer Pennac, c'eut été pour le moins redondant ;-)

Lysiane Rakotoson a dit…

Oui Florence, c'est une belle idée! Je pourrais tenter ça cette année! Je garde!

anonimo a dit…

Le temps d´apprendre à lire
Il est déjà trop tard
Il n´y a pas de mots heureux.

PS: J´aime le droit de ne pas lire de Pennac, que je ne connaissais point, puisque j´exerce pleinement ce droit - mais je pense . J´y ajouterais à la fin: "le droit de le dire".

Il ne faut pas lire parce qu´il faut lire. Il ne faut lire que parce qu´on peut apprendre. On n´apprend pas en lisant. La lecture est un vol ses sentiments des autres, et parfois de leurs idées, qu´aucun codede justice pénale n´ose condamner.

anonimo a dit…

N´étant point anarchiste, pleinement désanchanté de la fausseté du communisme et en général de la fausseté de la gauche molle ou dure; permettez moi, cependant, ce petit maximalisme:

La lecture c´est le vol!