vendredi 28 octobre 2011

Le mariage du ciel et de l'enfer, William Blake





La voix de la modernité, ce fut la voix du diable. C’est ainsi que William Blake (1757-1827) fait parler le fait parler dans le Mariage du Ciel et de l’Enfer. Blake y contredit toutes les évidences en commençant par ce discours de contradiction :

« Toutes les Bibles ou codes sacrés ont été causes des Erreurs suivantes :
1.      Que l’homme a deux principes réels d’existence, à savoir, un Corps et une Ame.
2.      Que l’Energie, appelée Mal, vient du corps saule, et que la Raison, appelée Bien, vient de l’âme seule.
3.      Que Dieu dans l’Eternité soumettra au tourment l’homme qui a suivi ses énergies.
Mais ce sont leurs Contraires qui sont vrais, les voici :
1.      Que l’homme n’a pas de Corps distinct de l’Ame, car ce qu’on appelle le Corps est une partie de l’Ame distinguée par les cinq sens, en ce siècle, les principaux étiers de l’âme.
2.      L’Energie est la seule vie et elle vient du corps, et la Raison est la limite ou circonférence extérieure de l’Energie.
3.      L’Energie est la joie éternelle. »

(« La voix du diable », p. 15) (1)

Gravure par W. Blake lui-même

 Blake, poète mais aussi peintre et graveur, innova ne serait-ce que par la forme de sa poésie – en prose. Le Mariage du Ciel et de l’Enfer adopte un ton vivement critique et semble répondre à une œuvre de la même époque : la Sagesse des anges d’Emmanuel Swedenborg. Profondément libertaire, il n’a de cesse de louer la contradiction. Dans les célèbres « Proverbes de l’Enfer » qui sont de petits aphorismes, il affirme, réfutant le christianisme traditionnel, que « c’est avec les pierres que la Loi qu’on a bâti les prisons et avec les briques de la religion, les bordels. »

Blake s’use en sarcasmes contre Swedenborg et sa conception de la mort. En effet, pour ce dernier, la mort est suivie d’un état intermédiaire où l’homme choisit le Ciel ou l’Enfer.
Swedenborg « tenait conversation avec les anges, qui sont tous religieux, et fuyait celle des démons qui tous exècrent la religion, pare que ses prétentieuses conceptions l’en rendaient incapable » (« Une vision mémorable », p. 63). Pour Blake, les choses sont bien différentes. L’Energie est au contraire valorisée comme force créatrice. « Sans contraires, il n’est pas de progression. Attraction et Répulsion, Raison et Energie, Amour et Haine, Raison et Energie, Amour et Haine, sont nécessaires à l’existence Humaine. » (« L’Argument », p. 13).



La poésie de Blake est enthousiaste au sens fort du terme car elle récuse la toute-puissance de la raison. Blake n’est pas un homme des Lumières (il est bien plus proche des Romantiques), il chante le désir comme force créatrice. Celui-ci ne doit jamais être contraint, il faut au contraire s’en servir, en faire un mat, une boussole, une voile solide. « Celui qui désire sans agir couve la peste » écrit-il dans les « Proverbes de l’Enfer ». « Plutôt tuer un enfant au berceau que de nourrir des désirs jamais réalisés ». Blake n’était pas fou, comme ont pu le dire nombre de ses contemporains, il était vivant. Pour lui « ceux qui répriment le désir sont ceux dont le désir est assez faible pour être réprimé » (p.16) et « le désir réprimé devient passif, et n’est plus que l’ombre du désir ». (p. 17). Le jaillissement du désir mène ainsi à l’exubérance qui équivaut à la beauté pour Blake.


Le poète prône donc un libre exercice du désir parce que celui-ci mène à la création et à la vision. Il s’attaque donc à la fois au christianisme moral de son époque et aux plates-bandes de la raison valorisée au XVIII° siècle comme la valeur absolue. Humain, vivant, Blake ne rêve pas d’un homme raisonnable ou d’un homme qui deviendra ange. Il épouse avec amour toutes les contradictions humaines, certain que « la route de l’excès mène au palais de la sagesse » et que « la Prudence est une vieille fille, riche et moche, que courtise l’impuissance ». Epris d’absolu, il n’y a pas de juste milieu pour Blake, la justesse résidant plutôt dans le tranchant ou le choc.  Et c’est par là que passe la rébellion voire la révolte.

Il exprime ainsi dans ses « Proverbes de l’Enfer » une vérité que côtoie tout homme et plus encore tout poète : « L’excès de chagrin rit ; l’excès de joie pleure ». Car la raison et l’équilibre peuvent être plus tyranniques que la dépense et la passion.

Référence :
Le mariage du Ciel et de l’Enfer, William Blake, Allia, trad. Jean-Yves Lacroix,  Paris , 2011.



2 commentaires:

pitiflo a dit…

Chère Lysiane, tu me donnes envie de me replonger dans la poésie de Blake, ça fait des années que je n'ai plus rien lu de lui et j'avais presque oublié...envie aussi de me replonger dans ses dessins pas tout à fait des calligrammes mais pas de simples illustrations non plus.

anyox a dit…

Je trouve que c'est une très bonne analyse de ce petit livre magique ! Merci