lundi 31 octobre 2011

Les poètes romantiques et les cimes


C’est en lisant l’excellent livre de Robert Macfarlane, l’Esprit de la Montagne, que j’ai remarqué la puissante fascination que les montagnes eu sur nombre de poètes et d’écrivains, romantiques surtout. Wordsworth, Coleridge, Shelley, Goethe, Rousseau, Hugo… Les cimes ont été pour eux une source d’inspiration inégalée, qu’ils les aient vraiment fréquentées ou qu’ils se soient « contentés » de les imaginer. L’attrait pour la montagne était nourri par la soif de distinction des poètes, leur soif d’inspiration, leur soif de solitude, d’exaltation (ou de folie pour reprendre leurs propres termes).

Liconi, Italy, 2011 (L. Rakotoson)
 
Maurice Herzog, dans Annapurna premier 8000 en 1951 écrivait ceci: « Dans la pureté du matin, cette absence de toute vie, cette misère de la nature ne font qu’ajouter à notre force intérieure. Qui comprendra l’exaltation que nous puisons de ce néant alors que les hommes s’éprennent des natures riches et généreuses ? ». Les poètes ont cherché le relief, fuyant les plaines. Ils ne désiraient plus que leur œil voie loin, mais que leur œil voie de haut. Ils adoptaient la posture du visionnaire. Les poètes pré - romantiques et romantiques ont nourri une fascination pour la montagne, considérée à la fois comme terrifiante et attirante, dangereuse et bénéfique. Elle avait la vertu de permettre une solitude absolue. Si Rousseau juge que les Rousseau, « les hommes ne sont point faits pour être entassés en fourmilières, [que] plus ils se rassemblent, plus ils se corrompent », la montagne était le lieu privilégié de ces âmes aspirant à surplomber le monde sans le quitter. 

"Le glacier et la source de l'Arveron", W. TURNER

La montagne répond aussi chez ces artistes à un besoin d’extrêmes, de contradictions, d’absolues beauté et vérité. Le mot de « sublime » convient ici parfaitement, car c’est lui qui désigne ce mélange de terreur et de splendeur.

« Car ce qu’il y a de plaisant dans mon goût pour les lieux escarpés est qu’ils me font tourner la tête » confie Rousseau dans les Confessions. Shelley parlait lui d'un « sentiment d'émerveillement extatique, non étranger à la folie » dans l’expérience de la montagne. La montagne remplaçait aussi l’extase religieuse pour le poète qui avait écrit un ouvrage intitulé De la nécessité de l’athéisme. P.B. Shelley écrit en 1816 « Le Mont Blanc », poème philosophique qui a été fortement influencé par la lecture de Rousseau. Shelley est considéré comme le poète anglais le plus romantique de la première moitié du XIX° siècle.  Mais qu’on ne le fige pas trop vite dans une posture éthérée et surplombante. L’artiste fit aussi preuve de solidarité avec ses pairs en écrivant une Adresse au peuple et un Masque de l’anarchie. (Voir à ce sujet l’article du Monde Diplomatique, daté juillet 2011, intitulé Shelley, Byron et l'insurrection sociale) .

Le poète français Alfred de Musset ne tarira pas d’éloges dans son « Souvenir des Alpes ». Le récit qui constitue le poème a moins d’intérêt que les termes employés par Musset pour évoquer la sensation du marcheur. Le poème commence par une longue plainte lyrique du voyageur :

«  Fatigué, brisé, vaincu par l’ennui,
Marchait le voyageur dans la plaine altérée,
[…]
Là, le cœur plein d’un triste et doux mystère,
Il s’arrêta silencieux, —
Le front incliné vers la terre ; -
L’ardent soleil séchait les larmes de ses yeux.
[…]
 C’est la vue des Alpes qui revigore le poète et le rend à lui-même :
[...]
Le voyageur, levant la tête,
Vit les Alpes debout dans leur calme éternel,

Et, devant lui, le sommet du Mont-Rose,
Où la neige et l’azur se disputaient gaîment.
[ …]
La montagne se montre : — à vos pieds est l’abîme,
L’avalanche au-dessus. — Ne vous effrayez pas ; —
Prenez garde au mulet qui peut faire un faux pas.
L’œil perçant du chamois suspendu sur la cime,
Vous voyant trébucher, s’en moquerait tout bas.

Musset souligne ainsi toute la beauté de la montagne, et celle-ci réside essentiellement dans le danger qu’elle représente. Toute erreur peut être fatale. Mais la montagne permet aussi d’errer au lieu de marcher en ligne droite, et d’entrer dans un autre monde :

Un ravin tortueux conduit à la montagne ;
Le voyageur pensif prit ce sentier perdu ;
Puis il se retourna. — La plaine et la campagne,
Tout avait disparu.

Ceux qui fréquentent les montagnes savent bien qu’un simple lacet peut vous faire passer d’un monde à l’autre : le bruit d’une rivière peut disparaître tout d’un coup, d’un tapis de fleurs vous passez à un versant lunaire…
"Gorge rocheuse", C. D Friedrich.
Lamartine, dans « L’Isolement », fait de la montagne le lieu où le solitaire prend de la hauteur pour s’éloigner des plaines, du monde des vivants. C’est un désir d’envol, voire de fuite, qui préside à l’ascension. Le poète est au-dessus, non par sa supériorité, mais par la souffrance même qui l’étreint. Le manque prend en montagne, une toute autre forme. Il est sublimé:

Souvent sur la montagne, à l'ombre du vieux chêne,/ Au coucher du soleil, tristement je m'assieds ; / Je promène au hasard mes regards sur la plaine,/ Dont le tableau changeant se déroule à mes pieds./  […]Je contemple la terre ainsi qu'une ombre errante/ Le soleil des vivants n'échauffe plus les morts./ […]"

Dans « Ce qu’on entend sur la montagne », Hugo utilise toutes ses images favorites en faisant de  la montagne, plus que Lamartine,  le promontoire du Génie inspiré:

Ô altitudo !

Avez-vous quelquefois, calme et silencieux,
Monté sur la montagne, en présence des cieux ?
[…] Et, du sommet d'un mont plongeant au gouffre amer,
Vit d'un côté la terre et de l'autre la mer,
J'écoutai, j'entendis et jamais voix pareille
Ne sortit d'une bouche et n'émut une oreille.
Cela est manifeste chez Hugo comme chez tant d’autres, la montagne est le lieu de la distinction et de l’originalité. C’est bien le désir de différenciation qui pousse les poètes aux cimes. Le refus des modèles et des normes les incitent à fuir les chemins praticables, déjà balisés des plaines. Le poète y trouvera du « Nouveau » pour parler comme Baudelaire. 

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Mais quelles que soient les raisons qui poussent ces poètes vers la montagne, celle-ci est toujours évoquée comme un lieu de contrastes, sans compromis. Coleridge, dans son « Hymn before sunrise » évoque la montagne comme une puissance supérieure et implacable qui perce de sa splendeur le ciel noir :

“Autour de toi et au-dessus,
L’air est profond et sombre, substantiel, noir
Une masse d’ébène : il me semble que tu la perces
Comme à l’aide d’un coin » (v. 7-10)

"Mer de Glace", C. D Friedrich.
Le roman n’est pas étranger à cette mythologie de la montagne Ainsi, la compagne du poète, Mary Shelley, écrit Frankenstein  et remplit son roman de certains hauts lieux du romantisme. Les centres de gravité des romantiques européens, ce sont l’Italie, la Suisse et le lac Léman, les Alpes, la vallée de Rhin, l’Angleterre et l’Ecosse. Ce que l’on appelle la littérature est fort à la mode.  Lors de la première confrontation entre Frankenstein et sa créature, tout se passe dans les Alpes, au-dessus de Chamonix, non loin de la mer de Glace. Plus loin dans le roman, celles-ci sont décrites ainsi : "Les montagnes de glace nous entourent toujours. A chaque instant nous courons le danger d'être écrasés". La montagne dépasse de loin l’homme qui n’est plus qu’un point. La montagne est donc à la fois le lieu d’une solidarité avec le monde et d’une prise de conscience que l’homme n’est qu’une part infime de l’univers. Elle permet au poète de sentir qu’il est la partie d’un grand tout. Celle-ci a enfin l’avantage de relier l’homme à la terre et au ciel, et donc de devenir un chemin terrestre – et non plus spirituel- vers le ciel. C’est d’ailleurs au XIX° siècle qu’une vision non religieuse de la montagne commence à se développer. 

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C’est aussi à cette époque que le « point de vue » gagne en importance. Regarder un paysage pour lui-même n’allait pas de soi à toutes les époques. Avec les poètes romantiques, le regard dessine le lieu en un paysage,  crée même l’idée de paysage. Yves Bonnefoy, dans  le Nouveau Recueil du mois de novembre 1995 soulignait cette naissance dans la langue du mot « paysage » :  "Le paysage naît tardivement dans notre langue d'une expérience de prise et découpe du regard dans l'indifférencié de l'espace : morceaux de nature envisagés d'un seul coup d'œil selon le sens premier du Littré, il s'organise en tableau pour un amateur, devient même l'objet peint de cette vision, prélevé dans le champ des possibles de la nature. C'est donc au prix d'une expérience du regard attentif et organisateur, c'est-à-dire d'une démarche esthétique, qu'a surgi le paysage sous l'œil de l'Occident". Les poètes romantiques furent donc, à leur manière, des géographes !

"Avalanches aux Grisons", W. TURNER

 La plupart en sont restés au stade de l’idéalisation, comme Rousseau dans la Nouvelle Héloïse. Dans la lettre de Saint Preux à Julie (I, 23), le héros est apaisé par le paysage de montagne : « Il semble qu'en s'élevant au-dessus du séjour des hommes, on y laisse tous les sentiments bas et terrestres et qu'à mesure qu'on approche des régions éthérées, l'âme contracte quelque chose de leur inaltérable pureté ». Voilà une symbolique simple où les cimes seraient pures et la terre impure. On est revenu de cette conception fort heureusement. L’histoire montre que la montagne a pu nourrir l’esprit de performance machiste, l’esprit de conquête –entre autre chez les nazis dans les années 30-, l’idéal d’homme parfaitement accompli. La montagne n’est pas la tour d’ivoire que voyaient les romantiques. Elle fut l’objet des batailles diplomatiques et politiques, elle fut le symbole de la réussite à tout prix, de la souffrance démesurée, de la prise de risque perpétuelle sans considération aucune pour la valeur de la vie humaine. Du sentiment religieux à la glorification à outrance, il n’y eut qu’un pas. Il y a un enfer des cimes étranger aux romantiques. Ceux-ci ont fait perdurer le motif de la montagne inspirante alors même que la réalité démentait le plus souvent. Les poètes romantiques étaient ainsi des sorte de Sisyphes montant au sommet avec leur pierre, parvenant au sommet, mais jamais délestés de leur fardeau intérieur. 

"Sisyphe" (détail), Titien.
 C’est rester fidèle aux Romantiques que d’établir une analogie entre le paysage de montagne et leur tempérament. Comme elles, ils ont le cœur exacerbé par les gouffres et les cimes. Comme elles, ils sont si sensibles qu’ils passent de l’exaltation au précipice. Ils goûtent le vertige de leur condition tout en croyant atteindre une sorte de paradis perdu. Car si les poètes évoquent les dangers propres à la montagne, ils la subliment en en faisant un lieu de pureté (ce qu’elle n’est pas toujours, loin de là). La beauté de la montagne réside aussi dans son impureté, sa résistance à l’homme. Elle ne nous élève pas, c’est nous qui tentons de l’atteindre. Sa beauté est inhumaine et séduira ceux qui ont soif sans les rassasier.

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Seul Chateaubriand prit ses distances avec les paysages de montagne dans « Voyage au Mont-Blanc et réflexions sur les paysages de montagne ».  Dans ce texte, il se rapproche plus des hommes du XVII° pour qui un paysage devait s’ouvrir et pour qui rien ne devait encombrer la ligne du regard.  Il note que s’approcher de la montagne coupe toute perspective. Plus d’horizon. « Or, les monts, quand on est trop voisin, obstruent la plus grande partie du ciel. […] Pour savoir si les paysages des montagnes avaient une supériorité si marquée, il suffisait de consulter les peintres. Vous verrez qu’ils ont toujours jeté les monts dans les lointains, en ouvrant à l’œil un paysage sur les bois et les plaines ». Si le point de vue esthétique de Chateaubriand est contestable, il dit en revanche une chose très importante : celui qui s’approche des montagnes est un solitaire, mais aussi un individualiste forcené (un égoïste peut-être) qui ne cherche pas nécessairement à être dans l’ouvert. 

Chateaubriand est loin  d’être tendre pour les colosses de glace et de neige. Mais sa critique subjective dit des choses profondes sur la montagne. Il note ainsi que le montagnard « est plus solitaire que les autres hommes, plus sérieux par l’habitude de souffrir, le montagnard s’appuie sur tous les sentiments de sa vie. » Il conteste toute possibilité de rêverie dans ces lieux escarpés : « Je doute que l’on puisse rêver lorsque la promenade est une fatigue ; lorsque l’attention que vous êtes obligés de donner à vos pas occupe entièrement votre esprit. » Chateaubriand n’idéalise pas la montagne et il a raison de lui refuser des qualités qu’elle n’a pas. On ne baguenaude pas en montagne, on ne pérégrine pas non plus, on ne songe pas. L’altitude fait voler les pensées en éclats et nous rend à notre corps, sans autre intermédiaire. Ceux qui ont gravi certains sommets savent qu’en haut, il n’est pas possible de penser ou de mettre une image ou un sentiment sur le paysage. Il est beau, purement et simplement, et cette beauté coupe le souffle et la pensée. 

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Dans la lettre VII d’Obermann, écrit par Senancour, la beauté de la montagne vient de son caractère grandiose : " La journée était ardente, l'horizon fumeux, et les vallées vaporeuses. L'éclat des glaces remplissait l'atmosphère inférieure de leurs reflets lumineux ; mais une pureté inconnue semblait essentielle à l'air que je respirais. A cette hauteur, nulle exhalaison des lieux bas, nul accident de lumière ne troublaient, ne divisaient la vague et sombre profondeur des cieux. [...]  Insensiblement des vapeurs s'élevèrent des glaciers et formèrent des nuages sous mes pieds. L'éclat des neiges ne fatigua plus mes yeux, et le ciel devint plus sombre encore et plus profond.  »

Les Alpes décrites par Obermann sont à l’image de l’homme romantique, double et ambivalent. D’un côté les neiges éclatantes, de l’autre, l’ombre et les précipices. 
Ces poètes, bien qu’étant représentés sous les figures d’hommes inspirés, cheveux au vent, n’en étaient pas moins des êtres telluriques. Car ce qu’ils recherchaient, ce n’était pas tant flotter que contredire la chute permanente de l’être humain. C’était résister à la gravité de l’ennui et de la souffrance et c’est dans la résistance qu’ils avançaient.

Références :

-          La Nouvelle Héloïse, I, 23, Rousseau, 1761

-          Hymn before sunrise, Coleridge, 1802

-          « Lettre VII », Obermann, Senancour, 1803

-          Prelude, Wordsworth, 1805
-          Voyage au Mont Blanc et réflexions sur les paysages de Montagne, Chateaubriand, février 1806.

-          Mont-Blanc, lines written on the vale of Chamauni, P. B Shelley, 1816

-          Frankenstein, Mary Shelley, 1818

-          “L’isolement”, Méditations Poétiques, Lamartine, 1820

-          “Ce qu’on entend sur la montagne”, Feuilles d’automne, Victor Hugo, 1831

-          « Souvenir des Alpes », Poésies Nouvelles, A. De Musset, 1850

-          L’Esprit de la Montagne, Robert Macfarlane, Plon, 2008

7 commentaires:

gerard friedman a dit…

continuez. personne ne semble s interesser a la poesie aujourd hui ils recitent des fadaises bibliques et suprstitieuses ces imbeciles il ont oublie la langue sacree qu est la poesie.on noua a donne une arme por supporter cette vie et c est justement l expression poetique o quebecois a la tres etrite culture mes freres.

gerard friedman a dit…

lisez l album noir de francois miville le plus grand poete actel de montreal vous m en direz des nouvelles peuple a la petite culture peuple sans memoire francoi miville l auteur de L ALBUM NOIR vous attend au 514 731 7941 demandex lui en donc un exemplaire ilest genereux c est mon ami. 514 731 7941

gerard le rouge friedman a dit…

1789 revolution francaise reveillez vous peuple d ici soumis aux volontes de stephen harper revolution minable de martine desjardins aux armes citoyens le carre rouge c est bien continuons le combat l hiver arrive et il n y a toujours pasd emploi queecois.le 14 juillet tous dans la rue.

gerard le roge friedman a dit…

la poesie a pou but la verite pratique PAUL ELUARD

gerard le rouge friedman a dit…

je vous attend ici les petits quebecois sans armes et sans memoire.Moi je suis l eleve de LEANDRE BERGERON rt jr l aime.

gerard le rouge friedman a dit…

avec mes mains petites et nues j ai construit mon espoir tenace et tuy a cru petite fille aux seins lourds a la taille si fine aux levres rouge cerise que je mords a plaisir cette nuit sur ton corps j ai ecrit le mot revolution et j ai joui.

gerard le juif friedman a dit…

je suis juif et c est normal. reveillez vous