jeudi 27 octobre 2011

L'immensité, terrain de jeu poétique

Sylvain Tesson. "Sur les chemins de la liberté".


Sylvain Tesson commence à être connu des amoureux des grands espaces au même titre qu'un Nicolas Bouvier, sans doute parce que par-delà ses récits d'aventure et ses considérations sur les bienfaits de la marche et du nomadisme, il est un homme poétique. Dans son Petit traité sur l'immensité du monde, Sylvain Tesson fait l'éloge de la marche, de l'aventure en mêlant récit personnel et réflexions plus générales.

L'auteur évoque sa fascination pour l'espace, même hostile. Celui-ci appelle par sa rugosité et sa franchise. Aucun compromis possible dans les lieux tranchés que sont les déserts, la montagne. Pas de nuance même pour apaiser ce qui déchire. A cet égard, le paysage hostile et aride est comme une musique déchirante par sa beauté, quand bien même elle évoquerait une souffrance extrême. Cette préférence pour la beauté et pour l'intensité contre le confort reposant des plaines ne concerne pas seulement les aventuriers, mais les poètes ou les musiciens pour qui la force naît des contradictions mêmes de leur être, même les plus irréconciliables. Pas de juste milieu possible pour qui aime, vit et écrit. De même pour l'aventurier. Tesson évoque ainsi le langage des géographes : « désert, glacis, lande brûlée, plateau raboté par les âges et le vent, pédiplaine arasée par la déflation, comme diraient les géographes, ces poètes hermétiques » (p. 32).

La marche a quelque chose avoir avec la littérature puisque « les vers scandent la marche et peuvent être accordés à l'atmosphère : "je dis plutôt Péguy dans la plaine arasé, Hugo dans le marais, Apollinaire en altitude, Shakespeare dans la tempête, Norge quand je suis saoul. Et le soir, à la halte, j'arrache de mon cahier de poésie la page qui m'a nourri tout le jour et construis avec elle un petit feu auquel je récite le poème appris. »
Cette évocation est très belle parce qu'elle montre à quel point le poète et le lieu sont liés. Elle montre aussi que c'est bien l'acte poétique et la trace laissée par le poème qui compte plus que le poème lui-même. Sylvain Tesson est ainsi capable de brûler ses petits papiers pour se réchauffer. Juste retour des choses : le lieu produit les mots qui produisent à leur tour le feu. La perte est belle car elle permet de transmuer la papier en chaleur.

Le texte de Sylvain Tesson évoque le vagabond comme il pourrait évoquer le poète car il met en avant des valeurs à rebours de notre société : l'inconfort, l'acceptation de l'errance, la vulnérabilité comme force, la beauté comme bonheur, la vérité comme seule loi. « Mais le vagabond se laisse fortifier plus qu'il ne cherche à se soigner. » écrit -il (p. 40). L'homme qui erre ne cherche donc pas à panser ses plaies ; la marche n'a pas vocation à apaiser.

Mais elle permet de nourrir l'esprit car celui qui marche ne cesse de faire fonctionner son imaginaire : les noms résonnent en nous, les lointains nous appellent par leur mystère, la courbe d'un chemin nous fait espérer une découverte, le sommet d'une côte pourrait découvrir un point de vue, la forêt pourrait tout à coup s'ouvrir sur une clairière, une maison abandonnée, une fleur inconnue. Les pages de Tesson sur la rêverie font écho à celles de Marcel Proust qui rêve sur les sonorités des noms de villes et de pays. Marcher ressemble alors fort à la lecture.

Comme dans beaucoup de livres sur le thème de la marche, de la montagne ou de l'aventure, des noms reviennent incessamment : Rousseau, Goethe, Schelley, Lamartine. Des romantiques encore.
Ils reviennent hanter les ouvrages sur ce thème, on raconte leur soif d'observation, de solitude, et leur désir de réenchanter le monde. Le wanderer incarné par Goethe n'est pas autre chose que cette âme éprise du spectacle du monde, désireuse de se faire posséder toute entière par des lieux supérieurs et sublimes. Par des paysages que nous ne maîtrisons pas, qui nous dépassent, nous emportent, nous traversent.

C. D Friedrich.

Le marcheur se soucie peu de l'inconfort. Il préfère dépenser à thésauriser, il préfère jouir du présent plutôt que de poursuivre le lendemain, il choisit d'errer et non de traverser, il est solidaire de l'espace sans lui être étranger. C'est donc un artiste car il invente un chemin qu'il suivra par amour et par désir.

Référence:

Sylvain Tesson, Petit traité sur l'immensité du monde.
Éditions des Équateurs, 2005.
167 pages.


1 commentaire:

Marcel Trucmuche a dit…

Merci pour cette diffusion !