samedi 5 novembre 2011

Créateurs vs producteurs

Le langage poétique est d'un autre ordre, c'est-à-dire par essence dissident.  Est-ce pour cette raison qu'il semble aux yeux de beaucoup, y compris de ceux qui sont de grands lecteurs, un "à côté" ?

L'octroi du Prix Nobel de Littérature à Tranströmer a mis en évidence les failles du journalisme et de la critique littéraire. Le journaliste et le critique doivent rester dissipés et ne pas trop céder au rythme que leur impose le monde. Au début du mois d'octobre 2011, certains journaux étaient bien représentatifs de notre société où se joue une bataille perdue d'avance par les premiers: créateurs vs producteurs. Siméon s'insurge contre certains propos tenus contre le nobélisé, mais j'ai cependant lu de nombreux articles très élogieux et bien renseignés. Il n'a cependant pas tort sur le fond, regrettant que tout le monde soit pris au dépourvu dès que l'on consacre un poète lointain.

T. Tranströmer

D'un côté dans les journaux, les inventeurs du marché, salués parce que leur génie s'accorde parfaitement au système économique ou politique actuel. Je pense bien sûr au fondateur d'Apple qui a suscité une vague d'admiration démesurée. Cela est symptomatique d'une société qui loue ce qui la conforte dans l'idée qu'elle se fait de sa valeur : une société de Progrès, de science, où la technologie permettrait de tout résoudre. 
De l'autre, les inventeurs nomades, dont la création passe inaperçue alors même qu'elle est fabuleuse. Peu d'hommes réinventent la vision que nous avons du réel en écrivant des vers. Peu de poètes même. Dans un texte publié sur Médiapart, Jean-Pierre Siméon regrette que ce soient ceux "dont c'est le métier" d'ignorer qui est ce poète. N'est-ce pas aussi à eux de se faire les passeurs d'oeuvres? C'est ainsi que Tranströmer a été évoqué par nombre de journalistes (et critiques) comme un inconnu un peu obscur. On a envie de leur répondre que ce qui est connu n'a pas nécessairement de valeur, et que cet "inconnu" a pourtant construit une oeuvre considérable. Je me fais donc le passeur d'un texte écrit par Jean-Pierre Siméon à l'occasion de l'octroi du Prix Nobel de Littérature à Tranströmer: Texte de Jean-Pierre Siméon.
Le directeur du Printemps des Poètes dénonce l'ignorance de ceux qui se sont contentés de réécrire une dépêche AFP ou de parler en long, en large, et en travers de l'aphasie qui a touché le poète (celle-ci n'est pas dénuée d'importance et a eu un rôle à jouer dans ces derniers textes cependant). Comme lui, je ne peux que regretter la bêtise et la médiocrité chez ceux qui pourtant, ont toute liberté d'en profiter pour aller lire des poèmes de Tranströmer. Les temps sont à l'éloge du producteur et à l'étroitesse d'esprit. Dommage, car Tranströmer, comme d'autres poètes, était une intelligence, une force, une énergie. Il faisait partie de ceux qui mettaient leur intelligence au service d'une nouvelle vision du réel. Mais il était "hors-système", ce qui en fait pour les uns "un inconnu" pour les autres "un inutile". Sa poésie fait accéder au monde autrement et l'homme correspondait à la définition du grand artiste par Marx: "l'esprit d'un monde sans esprit" , un monde où la modernité est en fait bien vermoulue. 


Quelques chemins de traverse:

- Article de L. Margantin sur Remue.net "Tranströmer, le langage au-delà du langage"

1 commentaire:

Ramel a dit…

complétement d'accord .
A signaler l'émission de France culture "ça rime à quoi" (diffusée très récemment )de Sophie Naulleau qui a consacré un n° à T Tranströmer
on y entend la voix de Transtromer enregistré fin des années 80
bonne continuation ,et félicitations pour la tenue de votre site
Jean