dimanche 27 novembre 2011

Du théâtre, de Luchini, de l'enthousiasme, de la littérature.

 

 Du théâtre.
Samedi 26 novembre, 13h. La salle du chaleureux théâtre de l'Atelier est comble. On se presse pour aller au théâtre... ou plutôt, pour écouter des textes. Ce qui n'est pas la même chose. Les lectures ne remplaceraient-elles pas le théâtre? Est-on là pour goûter du texte, pour sentir de la poésie, ou pour le show d'un artiste souvent controversé? Un peu des trois sans doute.
De Luchini.
On peut avoir très peur le premier quart d'heure. Un débit surhumain, pas de silence, de la voix, du cri, du souffle, des postillons. Nous n'avons ni le temps d'écouter ni le temps de savourer. Heureusement qu'il ne nous lit pas du Hugo, auteur sans doute trop fait pour son débit pour qu'il en lise. Luchini nous emporte, sans doute volontairement, sans doute avec une certaine angoisse, sur un chemin difficile. Heureusement, il calme le jeu par la suite, détend l'atmosphère par un trait d'humour.
Du divertissement.
Ce spectacle, que F. Luchini reprend, est aussi un show. Si l'acteur navigue dans la trame du spectacle avec une très grande liberté ( bien que je me sois demandée si elle n'était pas feinte et construite), multiplie les apartés, allonge les incidentes, il a ce talent de parler des textes de manière concrète.
De l'enthousiasme.
Qualité que je défends ardemment, malheureusement fort dépréciée de nos jours. L'enthousiaste serait un peu fou, un peu naïf, il n'aurait pas l'intelligence de la retenue et de la nuance... Luchini possède une nature écrasante, fort peu appréciée par les tenants de la sobriété, du tire-la-gueule, de la rhétorique. La passion dérange car il n'y a pas de distance en elle. Elle est très sérieuse, non pas grave, mais sérieuse.
De l'énergie.
Fabrice Luchini dépense une telle énergie pendant deux heures qu'il doit en ressortir hébété. Le public ressort conquis. Parce qu'il a besoin qu'on le nourrisse. La plupart des êtres ne savent pas trouver en eux l'énergie nécessaire pour se mettre en mouvement. Ils cherchent dans l'autre une propulsion. Le spectacle de Luchini produit à mon avis cet effet. Sur la place Charles Dullin, les visages sont heureux, les gens sourient, rient, se rappellent des morceaux de textes. En dépit de la qualité parfois discutable de la lecture de Luchini, on ne peut que remarquer qu'il a su faire passer le texte aux spectateurs. Qui pourrait se vanter de faire passer, de transmettre Nietzsche et Baudelaire en deux heures? La profération fait son effet.
De l'excès.
Il en fait trop. Certes. Mais peut-être ce trop est-il nécessaire vue la mollesse des esprits de ce temps?
De la pudeur.
Qu'on ne s'y trompe pas.. Luchini est un comédien qui dit le "spleen", qui pose "j'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans" d'une voix chargée,  mais qui désamorce la gravité des textes par une blague, une chanson... Manière de divertir et de couvrir à la fois. Cachez ce trop plein d'émotions que je ne saurais voir... Il y a indéniablement de la pudeur à faire le pitre sur scène au lieu de tenir tout le long le sérieux des textes.
De la légèreté.
Aucune pesanteur pendant le spectacle, mais la joie de partager la finesse de La Fontaine et de Baudelaire. 

Toutes ces raisons font de ce spectacle une réussite, même si certains textes ne sont pas audibles, mêmes si les obsessions du comédien traversent la représentation. Ce qui se produit, comme une alchimie dans la salle, rares sont ceux qui savent le faire naître : une transmission vive, une manière de saisir son auditoire dans une eau bouillante.

7 commentaires:

Marcel Trucmuche a dit…

Je te confirme que Luchini fabrique ses apartés qui ont tout de l'impromptu. Tenir un spectacle avec cette énergie ne tolère pas des moments de flottement; tout y est pesé et réfléchi, mis en effet. Luchini a énormément de métier. Il sait user de ses "trucs". Le plus remarquable est cette illusion de la spontanéité - mais pour celui qui aime à creuser un peu, on peut par exemple comparer plusieurs de ses apparitions télévisées et remarquer la redondance de ses bons mots, qu'il amène toujours avec un semblant de légitimité, qui à bien y regarder n'est qu'un effet, un tour de passe-passe sémantique.

Luchini n'est pas un "accoucheur de pensée" comme a l'air de l'être Siméon, mais un vrai bateleur, un illusioniste, qui se pose en premier initiateur, en monsieur loyal de la voie royale, en ouvreuse de cinéma. Notre époque a certes besoin de tels talents, mais aussi de plus de profondeur au-delà. Et que l'un n'étouffe pas l'autre.

Amicalement

Lysiane Rakotoson a dit…

C'est bien ce qu'il me semblait.L'illusion de spontanéité est sidérante, même si j'avais du mal à y croire.Je partage tout à fait ton point de vue quand tu dis qu'il n'est pas un accoucheur de pensée.

Je remarque qu'évoquer un manieur de mots, un jongleur de verbe, t'a fortement inspiré pour ton commentaire tout en images tranchantes ! :-)

Mikaël a dit…

message
Depuis mon mobile
Ne peux être volubile.
Un jour après lyly,
Avons vu Luchini.
L'être cabotine,
Se rue, s'illumine.
D'aucun le considère
Comme un usurpateur.
Reste que le parterre
Est comblé de bonheur!

Lysiane Rakotoson a dit…

Mikaël, tu résumes joliment le propos!

Lysiane Rakotoson a dit…

J'espère pour vous que vous n'étiez pas dans l'orchestre = les bourgeois, et que vous étiez au moins sur les hauteurs du théâtre. :-))

anonimo a dit…

Un peu de grand-maire conjugatoire:

Lui-qui-nuit

Elle-qui-nuit

Nous-qui-nuisons

Vous-qui-nuisez

Eux-qui-nuisent

Luchini qui ne nuit ni la nuit ni le crépuscule s´ennuie et le nie, quand il n´y est pas (sur la scène). Ni panseur ni essuyeur, Luchini ne nie Nietzche ni Niepce.
Allais, allais ,ils n´y sont pas tous, ceux qui nient qu´il
s´ennuient la nuit et que cela ne nuit pas à Luchini. Ni à Luchini ni à Modigliani.

anonimo a dit…

Un manieur de mots, Lysiane est-ce un motiste ou pourrait-on l´appeler, dans le souci de faire court et plus direct, un moteur, tout simplement ?

Moteur , poète ou manieur de mots, qu´importe, tant que les mots qui en découlent ont l´ impression d´être heureux .Il faut imaginer les mots heureux..