dimanche 13 novembre 2011

Jean-Pierre Siméon, figure d'humanité

Jean-Pierre Siméon
Maison de la Poésie. Le 12 novembre 2011. Jean-Pierre Siméon pose une question : "La poésie a t-elle un devoir de lucidité?". La question contient implicitement une réponse affirmative. Et Jean-Pierre Siméon y répond "subjectivement", "sans théorie", "en poète". Si ceux qui étaient venus l'écouter étaient déjà acquis à sa cause, le propos mériterait d'être entendu par plus de monde que les fidèles de la Maison de la Poésie. Car le directeur du Printemps des Poètes, pourtant fatigué par la soirée d'inauguration du TNP la nuit précédente, a cheminé, avec nous, en terres poétiques, sans rien perdre de sa grande justesse.

Jean-Pierre Siméon a commencé par un constat très simple, posant qu'au commencement de toute vie, il y avait la catastrophe. Mais face à elle, la poésie est un enjeu essentiel. Je me fais donc le porte-voix de cette conférence (en italique, je restitue aussi fidèlement que possible le propos de Jean-Pierre Siméon). 

L'homme, dit Jean-Pierre Siméon, est en tension entre l'effroi premier qui l'habite - la prémonition de la mort, de la solitude, de l'exil - et l'aspiration à la merveille, à l'ivresse de la vie. Cette double postulation constitue l'humain. Mais cette aspiration à la joie serait vite perdue. Elle se dégraderait. L'inhumanité provient précisément de cet enfermement dans la peur. Comment faire avec cette peur? La poésie est une réponse. Car il faut nourrir l'enchantement (ou le réenchantement) par la poésie. C'est d'ailleurs pourquoi Siméon évoque Andrée Chedid dont le travail de chaque instant fut de réhabiliter la joie. Non pas qu'elle oublie la peine et la souffrance. Elle évoque la déréliction pour ensuite faire apparaître ce qui nous permet de la dépasser. Le contraste est donc au coeur du travail poétique et il ne naît que de la conscience que s'affrontent en nous l'ombre et la lumière. Mais cette conscience ne va pas de soi, elle nécessite une grande présence d'être que perdent nombre de nos contemporains.

Siméon constate que nous vivons aujourd'hui, outre une crise de la finance, une crise de la conscience puisque nous sommes incapables de construire une conscience individuelle et collective. Nous n'assumons plus le travail de l'humain parce que nous ne sommes pas émancipés et lucides.  Et de citer René Char pour qui "la lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil". Contre les béatitudes benoîtes, le poète préfère la lucidité. Il faut voir la tragédie sans s'y complaire pour s'en extirper, et le vouloir. C'est cet effort que nous ne faisons plus. 

 Jean-Pierre Siméon a commencé sa conférence par un point crucial : l'état d'esprit propre aux êtres de notre temps et de notre société. Nous sommes fatigués, paresseux, préférant le cynisme au chant, le divertissement de pacotille à la joie véritable. Nous ne nous enivrons plus, nous nous oublions. La question posée initialement répond à ceux qui pensent que le poète est une figure du rêveur. Le poète ne quitte pas le monde, il l'aime et fait quelque chose à partir de lui. Cet effort ne se limite pas à la création, c'est un travail de conscience de chaque instant. Aux néons de notre époque, Siméon préfère la lumière. Son constat est sévère, mais on ne peut que lui donner raison lorsque l'on observe comment est traitée la poésie à notre époque. Nous avons accès à elle, et pourtant, on s'en détourne d'un revers de main. Ce geste, nous le voyons y compris chez les lecteurs, les professeurs, les étudiants en littérature. Il semble que l'attention exigée par la poésie, qui n'est pas une analyse intellectuelle, déroute même les plus brillants "littéraires".
Quel serait le pouvoir de la poésie? Infini. Et Siméon ne limite pas la poésie au poème et à ses avatars. La poésie est une manière d'être et d'habiter. Elle exige, elle est intransigeante, elle est dans l'incandescence. Elle n'est pas le fait des consciences dormantes ou des somnambules que nous sommes tous. Siméon cite Alain qui affirmait que "nous dormons". La poésie permet de se tenir debout dans la catastrophe. Siméon cite ainsi le grand poète argentin Roberto Juarroz: " la poésie est un extraordinaire accélérateur de conscience", elle est la condition d'une conscience alerte, en appétit du monde. 

Et Siméon dépasse cette affirmation selon laquelle aucune poésie ne serait possible après Auschwitz. Au contraire. Il part du texte de Primo Levi, Si c'est un homme. Primo Levi a une force telle qu'il réaffirme l'humain à partir de l'expérience de déshumanisation qu'il a vécu. Il n'oppose plus le Bien et le Mal, comme le font encore la majorité des films à l'affiche. Il dit que l'humain inclut sa perte. Jean-Pierre Siméon évoque le chapitre du roman intitulé "le Chant d'Ulysse". C'est dans ce chapitre que Primo Levi explique que c'est la langue de Dante, son poème su par coeur, qui sauve les hommes de l'anéantissement. (On pourrait aussi penser à G. Semprun qui a évoqué des choses similaires). Le poème est possible dans le gouffre, ce n'est pas autre chose qu'une force. 

La poésie a toujours été forte, même dans les ruines. Elle n'est donc pas un luxe de bourgeois ou de rentier, ni même un passe-temps pour faire joli. D'ailleurs, alors que nous n'avons jamais vécu aussi confortablement, la littérature ne s'en porte pas mieux. La poésie, est au pire, un luxe de vivant. Un poème ne change pas le monde, mais il change les êtres qui font le monde. Les témoignages évoqués le prouvent. Créer et lire sont aussi des actions. Il est bon de le répéter. Elles peuvent un temps éloigner du monde, mais pour mieux le retrouver.

La poésie permet aussi de fonder la capacité d'attention, c'est-à-dire la disponibilité au monde. Siméon cite alors Ceylan pour qui "les poèmes sont d'abord des présents destinés aux attentifs". Etre disponible, c'est pouvoir considérer l'autre (le dehors, et les autres). C'est donc un gage de fraternité. Cette faculté est perdue dans nos sociétés occidentales et néolibérales. Il n'y a plus de mobilisation ni sur soi si sur ce qui est autre. Notre individualisme n'est qu'un égoïsme, non un travail de l'intériorité. Et nous sommes devenus éparpillés, dispersés,  à l'inverse des enfants toujours en affût des moindres petites choses. Siméon va même plus loin, et je ne peux que lui donner raison, en affirmant que cette inattention est organisée politiquement et économiquement. Tout nous encourage à l'inattention, à l'enfermement. Il évoque un texte de Paul Valery, le Bilan de l'Intelligence (1935), franchement visionnaire, quidécrit avec brio le bavardage et le brouhaha de son époque. La poésie au contraire de notre époque, exige du silence, de la concentration, et non un rythme effréné. 
Siméon joue là avec un paradoxe sans le dire explicitement: nous sommes des somnambules vivant à un rythme effréné, alors qu'il nous faudrait être des êtres lents à la conscience insomniaque. 

Siméon nous met en garde contre l'usage que notre époque fait du langage. Nous vivons dans le langage, mais c'est un langage de l'abaissement qui nous assomme à coup de slogans et de bavardages. Le langage ne révèle plus le réel mais l'abaisse. Le langage servile redouté par G. Bataille serait donc malheureusement devenu le nôtre. Nous avons du langage à profusion, mais il est instrumentalisé. "Le langage s'use en nous" disait Valéry. La publicité "a épuisé l'adjectif" dit-il encore. Notre abondance de mots sert la vitesse, l'ennui, le vide, le bavardage, l'engluement. 
La poésie au contraire, permet une liberté toujours reconquise du langage. La poésie fait sécession dit joliment Jean-Pierre Siméon. Elle est une insoumission par rapport au rythme ordinaire. Et elle appelle le silence. Jean - Pierre Siméon a magnifiquement insisté sur ce point: que tout poème crée du silence, et que la langue se prolonge au-delà d'elle même. 

La poésie n'est donc ni inutile ni inefficace. Elle est ce qui s'attaque et rend justice au réel. Car elle ouvre à l'épaisseur de la réalité. Elle bouleverse notre rapport plat et indigent à la réalité car elle invite à voir en deçà et au delà de chaque chose. 
Siméon fait un diagnostique sévère, que je partage tout à fait bien qu'il soit contestable: notre soif de récits, notre surabondance de production romanesque, est le signe de ce rapport plat au réel. Nous multiplions les productions qui redisent le réel. Le poème, lui, est vertical, parce qu'il se lit en profondeur. Et Siméon cite cette belle affirmation de Novalis: "PLUS IL Y A DE POESIE, PLUS IL Y A DE REALITE". 


Le cynisme est de mise partout, et on le rencontre même chez des élèves de douze ans désormais! Plus d'enchantement. Je ne parle pas de celui qu'on fabrique à Dysneyland, je parle d'un enchantement véritable du réel. Face à ce qu'il est, nous démissions tous peu à peu, préférant protéger notre confort et notre sécurité.

Jean-Pierre Siméon fait un petit détour politique, affirmant que notre société néolibérale est antipoétique. Mais le communisme, qui l'a séduit dans sa jeunesse et dont il partage encore certaines belles idées, s'est trompé sur un point : il a cru que le collectif précédait l'individuel. Siméon est au contraire intimement convaincu que c'est par un éveil intime des consciences que le collectif est possible. Je vais un peu plus loin en disant que la poésie est donc un engagement. 

La poésie, et tous les poètes l'expérimentent, est une formidable intensification de l'être. Parce qu'elle exige une attention à toute chose, elle exige d'être ici et maintenant tout en ayant une mémoire profonde et une vue lointaine. Elle n'est pas un rêve, mais la manifestation de l'amour du réel. Et c'est précisément cet amour qui est source de joie - et non de ce que l'on nous vend comme bonheur et qui n'est qu'un bien-être pansant mal les blessures. Pas de consolation, pas de guérison, mais un travail qui réinvente le réel.

Changeons de point de vue. 
La poésie n'est pas une fuite du réel, mais au contraire une manière d'aller à sa rencontre.
La poésie n'est pas en elle-même inaccessible, mais c'est bien nous qui nous rendons inaccessibles, indisponibles à la poésie. 

Chemins:

Figures d'Humanité, 12 novembre 2011
Siméon/Cheyne
Printemps des Poètes

1 commentaire:

Marcel Trucmuche a dit…

Deux petites coquilles :
"J. Semprun" plutôt, et "diagnostiC".
Ca c'était pour pinailler.

Merci de ce beau compte-rendu. Les pistes de traverses sont nombreuses et ouvrent à tout un univers. La conférence devait être très riche.

Primo Lévi, comme Semprun (et comme Delbo...) parlent de la force qu'ils ont pu tirer de la matière littéraire pour survivre à l'horreur des camps de concentration. Dans cette ultime solitude, dans cette épouvantable mise à mal de l'humanité, seule la littérature (poésie, théâtre, culture romanesque, mais sans doute pourrait-on trouver des exemples en philosophie, voire en musique) a permis de sauver l'infime étincelle de raison qui mène à la survie.
Notre société, reléguant systématiquement l'indésirable et augmentant paraboliquement son champ d'exclusion, ne saurait ainsi réduire cette culture à de la consommation, tant qu'il existera un livre, tant qu'il existera un chant poétique prononcé même en murmure quelque part.

Merci pour cet article !