mardi 31 janvier 2012

Poèmes pour enfants?

Jean de la Lune, UNGERER
Le printemps des poètes a choisi pour l'année 2012 le thème "Enfances". On peut jouer à loisir sur le substantif et le pluriel. Le printemps des poètes nous invite à chanter toutes les formes d'enfances, qui ne sont pas nécessairement celles de l'enfant. L'enfance de l'art est ainsi plus difficile à atteindre que toute chose, l'enfance du regard aussi. Dans "Enfances", il y a invention, création, jeux, découverte, pureté. Non pas nécessairement naïveté ou jeunesse. C'est ainsi que Jean de la Lune réussit à fuir de sa prison lorsqu'il n'est qu'un croissant de lune. Ou comment une histoire pour enfants fait l'éloge de la fragilité et de l'effacement. Le site du printemps des poètes propose déjà une belle anthologie de poèmes contemporains auxquels on peut ajouter des poèmes célèbres de Rimbaud ou de Victor Hugo. On peut aussi y ajouter des poèmes venus du monde entier. Le trésor trouvé par les "Trois Brigands" du très célèbre Ungerer n'est finalement pas leur coffre mais l'enfant, voire l'enfance.

Les Trois Brigands, UNGERER



Le thème choisi par le Printemps des Poètes cette année pourrait laisser penser qu'il existerait une poésie pour les enfants, et une autre pour les adultes. 
Pourtant, à y regarder de plus près, la poésie publiée dans des collections destinées aux enfants ne diffère pas de celle que nous lisons. Le travail éditorial consiste plutôt à choisir moins de textes, à les illustrer de manière faire travailler l'imaginaire. C'est ainsi que la collection "Poèmes pour grandir" de Cheyne pourrait finalement s'adresser à des "adultes" désireux de se "grandir". Frère d'Isabelle Damotte, dont j'ai déjà parlé sur ce blog, est un texte fort, profond sans être grave. Rien ne le place en dessous ou en deçà des poèmes publiés dans d'autres collections. Les textes de David Dumortier comme Medhi met du rouge, ne sont pas écrits dans un langage particulièrement accessible aux enfants. S'il existe ce que l'on appelle une "littérature jeunesse", je ne crois pas qu'il existe de poésie de jeunesse.

J'ai retrouvé il y a quelques temps un livre que j'ai usé à force de lectures lorsque j'étais enfant. Celui-ci portait le titre 99 poèmes. Les poèmes qu'il contient n'ont rien d'enfantin. Pourtant, quand je les ai lu, il était évident qu'ils s'adressaient à moi. 

On y trouve par exemple ces trois haïkus:

Sur la lande

Ballade sur la lande
appuyé sur le coude
L'odeur du soleil dans l'herbe.

Otsugi, Fourmis sans ombre, Le livre de haïku, éditions Phébus.

Mon ombre

Même mon ombre est
En excellente santé
Premier matin de printemps.

Shiki, Fourmis sans ombre, le Livre de haïku, éditions Phébus.

Saules

Saules verts
Sourcils peints
Au front de la colline.

Moritake, Fourmis sans ombre, Le livre de haïku, éditions Phébus.

J'y ai retrouvé le début de "Sensation" de Rimbaud, un poème de Cocteau, d'Apollinaire, de Pierre-Albert Birot, Desnos, Supervielle... Nul besoin de parler de métapoétique pour apprécier le poème de Guillevic "J'ai vu le menuisier" dans lequel le poète compare l'assemblage du bois à celui des mots.
Ou encore ce sublime texte de Claude Roy:

Poésie de la nuit

Elle est venue la nuit
De plus loin que la nuit
A pas de vent de loup
De fougère et de menthe.

Poésies, Gallimard.

 La lecture d'un poème engage d'autres qualités, exige une autre attention que le texte romanesque. La fiction peut être plus ou moins compliquée, ses références peuvent être difficilement abordables. Une histoire ne peut résonner qu'avec ce qui, en nous, fait histoire ou sens. La poésie échappe le plus souvent à cette donnée. Son mode de lecture n'est obligatoirement pas linéaire. Sa profondeur n'est pas seulement intellectuelle, elle est aussi suggestive. Elle est plus facilement recevable pour un esprit non encore formaté. C'est pourquoi le thème "enfances" révèle un principe essentiel à la poésie: elle est en elle-même une forme de l'enfance. Non pas l'enfance subie, naïve, mais une enfance de l'art. Les algues de Matisse, les mobiles de Calder, les couleurs de de Staël, le flamboiement de Zao Wou Ki n'en sont -ils pas des formes?

C'est pourquoi je vous invite à aller lire les nombreux poèmes venus du monde entier sur le site de "L'Ecole Poétique" ICI et à aller consulter les nombreuses idées collectées par le printemps des poètes ICI (avec une brève présentation de l' Ecole Poétique).

Et pour évoquer l'enfance, je vous fais cadeau de ce très joli poème d'Henry Bauchau, poète belge qui parle de l'enfance sans parler de la jeunesse:

Je suis toujours l'enfant rieur, cet enfant que la guerre
A empêché de vivre en riant son enfance.
Jeunesse, encore en moi, je vais, je cours, je nage
J'adore les chevaux et skier dans la neige
Mon corps est amoureux, il aime, il est aimé
Mon corps est très patient, il est à mon service.
L'instant, couleur du temps, vient à moi promptement
Sur vos balcons, glaciers, travaillés de lumière
De toute ma chaleur je t'écoute, Soleil !


Un jour, je suis tombé, je tombe dans mon corps
Il m'a serré de près, je tombe à la renverse.
Je ne suis plus mon corps, je suis dans ses limites
Je suis un apprenti de mon corps de grand âge
Ignorante espérance, tu vois, je m'abandonne
A la pensée d'amour de ma fragilité.

Henry Bauchau, 2010
in tentatives de louange, Actes Sud, 2011



1 commentaire:

Mamdébile a dit…

J'aime beaucoup le poème d'Henri Bauchau.
Les illustrations de Jean de la Lune et des Trois Brigands me rappellent l'enfance de ta petite soeur, c'étaient ses histoires préférées !