lundi 9 janvier 2012

Le coureur de fond et l'écrivain par Murakami




Je suis "tombée" sur ce livre précisément au moment où je commençai à préparer mon premier semi-marathon. En réalité, la vue est sélective et l'ouvrage du célèbre romancier japonais a attisé ma curiosité, peut-être aussi parce que le sportif et l'artiste sont deux figures souvent séparées l'une de l'autre. Le premier serait superficiel, le second profond. Le premier serait physique, le second intellectuel. Mais alors, pourquoi courir alors que l'on écrit? Alors que toute notre énergie tend à produire des mots et de la parole?

Je ne sais si Murakami répond parfaitement à ces questions, mais il démonte en tout cas le portait de l'artiste en névrosé perdu dans son corps pour lui substituer l'image d'un être tiraillé, opiniâtre et d'une nature passionnée. Dans ce livre moins intéressant par sa forme que par son contenu, Murakami décrit précisément comment il a commencé à courir et comment il s'est entraîné pour courir un marathon, puis deux, puis des dizaines. Cette image du sportif pourrait ne pas coïncider avec celle que l'on se fait de l'écrivain, penché à sa table de travail. L'auteur lui même rapporte les paroles de certains de ses proches: "si tu cours, c'est que tu n'es pas un véritable artiste". 
Le romancier dépeint cependant un romancier dont les plus redoutables armes sont la persévérance, la volonté, le progrès dans la résistance, le désir de dépassement. Il n'est pas un fonceur, il est seul face à lui-même et apprend le goût de la victoire personnelle contre les exhortations sans cesse croissantes à la réussite. Murakami évoque ainsi ce moment où la cinquantaine l'a privé de ses meilleures performances physiques. Il évoque ainsi souvent la question de l'âge. Se décrivant comme "coutumier des défaites", il observe les jeunes filles filer droit devant dans le vent, il constate le déclin progressif de ses forces. Il continue à courir pourtant, car il y a du gain dans ces défaites. Je ne peux qu'admirer une telle pensée, pressentir la force de ce tempérament amoureux de la vie, trop jeune encore pour savoir si je serai capable d'accepter au même âge ma machine fatiguée. Restera t-il encore dans trente ans des êtres capables d'aimer leurs défaites et leurs chutes?

La course de fond apprend aussi l'imperfection et l'échec, la patience aussi.
" La victoire ou la défaite n'ont pas de sens. [...] Chez les créateurs, il existe une motivation intérieure, une force calme qu'il n'est pas du tout nécessaire de confronter à des critères extérieurs".
On est loin de l'exhortation au bien-être général, loin  aussi du culte de la performance de certains sportifs actuels. Courir et écrire deviennent deux gestes qui se complètent: " Pour moi, courir est à la fois un exercice et une métaphore."  L'un et l'autre exigent la lenteur, la patience, le retour et la chute. L'écriture, comme le note Murakami, a de nombreux points communs avec des exercices sportifs exigeants: "Ecrire un roman revient à escalader une montagne abrupte, qui m'oblige à me battre face à la falaise et à n'atteindre le sommet qu'après des épreuves longues et difficiles."


L'ouvrage de Murakami, rempli de souvenirs de courses, s'attache à souligner le rapport entre l'effort de concentration et de régularité faits par l'écrivain et le coureur. Deux postures complémentaires où il n'y a pas de chant sans fatigue.



Autoportrait de l'auteur en coureur de fond, Haruki Murakami, trad. Hélène Morita, 10/18, 2007.

4 commentaires:

Marcel Trucmuche a dit…

Il est vrai qu'on ne se pose pas la question de la performance artistique à un écrivain qui rend compte de la marche, ou d'un voyage. La performance athlétique ne fait pas état d'un paysage, sinon celui d'une concentration intérieure ; serait-elle en cela plutôt en lien avec la concentration de l'autobiographe ?

Lysiane Rakotoson a dit…

Question si profonde que j'en reste muette... Je ne sais pas, Murakami n'en parle pas, en revanche, j'irai dans ton sens en affirmant qu'elle est liée à la concentration que l'on peut avoir dans l'écriture du journal intime.

anonimo a dit…

"il observe les jeunes filles filer droit devant dans le vent, il constate le déclin progressif de ses forces. Il continue à courir pourtant, car il y a du gain dans ces défaites. Je ne peux qu'admirer une telle pensée, pressentir la force de ce tempérament amoureux de la vie, trop jeune encore pour savoir si je serai capable d'accepter au même âge ma machine fatiguée. Restera t-il encore dans trente ans des êtres capables d'aimer leurs défaites et leurs chutes?"

Vous faîtes, décidémment, Lysiane, de la littérature.
J´ai justement 30 ans de plus que vous, je pourrais donc savoir de quoi vous parlez et vous répondre. Mais le japonais en question l´a déjà fait.
De la même façon qu´il n´y pas de différence entre un coureur de fond et un écrivain; il n´y en a pas entre ta performance en la jeunesse et celle en la non-jeunesse. Parce dans les deux cas, il suffit de se dépenser, à chaque fois, au maximum. Une seule différence: le manque de performance physique en l´âge, se compense par un gain de philosophie et de distanciement que la jeunesse fougueuse ou non n´est pas en mesure d´apercevoir, de vivre, ni d´executer.

anonimo a dit…

Par ailleurs, et par extention, la question -une véritable question- philosophique, que l´on peut se poser; que je me suis posé, que votre japonais se pose, c´est de savoir quel est cette secrète différence entre le physique et l´intellect. Il ya des joueurs extraordinaires, par exemple au basket, à la NBA amerloque, par exemple. Prenez le cas de Wallace (Crash), qui joue à Portland avec Batoum (le frenchie Batoum; et bon joueur aussi, et intelligent). Il défend très bien, il attaque très bien, il fait tout bien, Crash. Qu´arriverait-il s´il devenait président des Etats Unis. ¿ Continuerait-il à faire tout bien comme au basket ?

Si la réponse est oui, qu´il se présente et nous le voterons.

Si la réponse est non, une nouvelle question. Pourquoi n´est-il bon qu´en le domaine physique? Qu´est-ce qui sépare l´intelligence physique de l´intelligence intellectuelle ?

Finalement , prenez le cas de Henri Poincaré, grand et important mathématicien, mais aussi philosophe de la science, mais aussi académicien de la langue françoise -il faut lire ses livres; il était incapable- c´et connu- de la moindre performance physique. Pourquoi ?