jeudi 19 janvier 2012

Le poète, au bord de l'abîme

Roberto Juarroz

Le poète est un être au bord de l'abîme. Il tente d'habiter le vide et non de le peupler. Peut-être parce qu'il sait (ou apprend) que la condition de l'homme est autant dans la chute que dans l'élévation et qu'il n'y a pas de pureté si ce n'est dans l'impureté des pierres, du soleil, des méandres de l'esprit et du corps. Alors, sa poésie se tient droite comme lui, lucide et donc transparente.

Tel est en tout cas le langage de Juarroz dont la lecture essentielle dit toute la nécessité qui lie l'homme à sa propre imperfection. Tels sont ses mots qui interrogent en permanence la fragilité, l'absence, la perte, le vide.

Sa poésie est forte parce qu'elle est faite de silence et de présence. Parce que ce qui parle et chante finit par s'absenter. L'amour chante au lieu du cri, la présence se vit entre les mots et non en eux.
Sa poésie est forte parce qu'elle a du poids sans être grave.
Juarroz montre que la valeur de la parole équivaut à la quantité de perte et d'absence que l'on porte et que l'on supporte.  Il n'y a donc pas de parole sans abîme et sans vertige.
Sa poésie est forte car elle donne de la perfection à l'imperfection. La verticalité qu'il creuse implique nécessairement le risque et l'inconfort, donc l'imperfection:

 "Nous sommes le brouillon d'un texte
qui ne sera jamais mis au net.

[...]
Il suffirait pourtant qu'une seule fois
ce brouillon maladroit soit lu à voix haute,
pour que nous n'attendions plus désormais
de texte définitif (IX, 50)"

(p. 170)

L'écriture de Juarroz est exaltante par la justesse avec laquelle elle présente la vie humaine:

" Peut-être nous faudrait-il apprendre que l'imparfait
est une autre forme de la perfection:
la forme que la perfection assume
pour pouvoir être aimée."

ou

"Le toucher est une autre forme de la pensée du corps" (V, 43)
(p. 104)

La verticalité exige que l'on se tienne debout sous la pluie, dans la catastrophe, sous la neige, dans la nuit : " La dernière tâche: entre les mains vides, élever une tour de rien au bord de l'abîme".
Ecrire, c'est aussi accepter ce qui dans la vie obombre l'être.
Chanter, c'est mettre de l'ombre sur l'ombre, si bien que l'on ne distingue plus le gouffre et la voix qui l'habite.
 Le chant naît du vide chez Juarroz qui se rapproche alors de la pensée japonaise:

" Mon travail est à présent
de creuser un trou exact
dans ces pierres extraites
d'une carrière qui n'existe pas,
pour que puisse la prononcer
le vent qui passe." (VII, 4)
(p. 144)

Sa poésie est forte car elle est sans cesse en mouvement comme l'équilibriste avec ses bras et le bâton qui le prolonge. Aucune installation possible dans la vie et dans le poème. Point de résidence, mais un perpétuel va-et-vient entre les grands fonds et les cimes.

C'est ainsi que la poésie de Juarroz nous dit qu'il n'y a pas de distance entre nous, mais de l'espace - uniquement.

Référence:

Poésie verticale, Roberto Juarroz, traduit de l'espagnol et présenté par Roger Munier, 1988, Points.

1 commentaire:

Marcel Trucmuche a dit…

Obombrer l'ombre m'évoque un haïku :
"Poursuivie
la luciole se cache
dans la lune."

Merci pour ce compte-rendu, comme toujours brillant !