samedi 21 janvier 2012

Sur les terres de Kenneth White



On ne voit pas son style. On ne voit même pas sa pensée. Elle se sent, elle émerge en quelques vers à la fois limpides et profonds. Les poèmes de Terre de Diamant de Kenneth White sont autant de brèves demeures où se manifestent toute la densité de la vie et du monde. Et leur silence est transparent. 

Le poète, comme le calligraphe, y désapprend le plein:

Lettre à un vieux calligraphe

Cent jours passés 
par les grèves et les montagnes

à l'affût
du héron et du cormoran

puis écrire ceci
à la lisière du monde

dans un silence devenu
une seconde nature

et connaître à la fin
dedans le crâne, dedans les os

le sentier du vide.

Ce poème est sublime parce qu'il dit que la connaissance est une expérience du corps, que l'errance est révélatrice plus que productrice, que le poète ou le calligraphe n'apprennent pas à créer chaque jour, mais à se rendre disponible au dehors, à l'affût. Écrire, ce n'est donc pas être en résidence (mot fort à la  mode aujourd'hui chez les artistes), ce n'est pas non plus être nécessairement à sa table chaque jour. Peut-être est-ce être toujours attentif au monde, toujours être disponible pour écrire. Le poète sait qu'il doit composer avec le vide tel le funambule.


Kenneth White est sans doute "l'intellectuel" le plus sain lorsqu'il écrit "Mes propriétés", un court poème:

Propriétaire je suis moi aussi
j'ai douze arpents de silence blanc
tout au fond du cerveau.


Ecrire, c'est aussi s'inscrire dans l'espace. Le penseur de la géopoétique et du nomadisme intellectuel évoque la simple jouissance de la vie dans les collines:

La vie dans  les collines

La route que j'ai prise monte à trois mille mètres
la rivière que j'ai traversée cascade à plus d'un endroit
abrupt est le sentier pour arriver chez moi
en été il se perd dans les ronces

l'hiver je vois tomber longuement sur la vallée
dans la nuit la neige à gros flocons
je regarde mon feu et j'ai du mal à croire
qu'autrefois je vivais dans les rues d'une ville.

" Etre sur la route sans quitter la maison, être dans la maison sans quitter la route", dit Kenneth White. De manière à ne poser aucune limite à l'esprit. Le voyage, donnée fondamentale de sa poésie, ne consiste d'ailleurs pas à voir du pays, ou à vagabonder. C'est une manière de trouver son gîte profond sur terre. Il ne s'agit pas nécessairement de trouver un seul lieu et de s'y enraciner, mais de quitter ce qui enferme, nuit, parasite l'homme, pollue l'esprit.

Kenneth White est si fidèle à la terre que toutes les évocations rayonnent d'énergie. Il semble que l'évidence surpasse la pensée:

Beinn Airidh Charr

Il est une substance plus froide et plus claire
au-delà de cette ignorance

ce sont ces collines, foyer
fécond, inaccessible à la pensée
cette lumière qui irradie
aux limites de l'austérité
et aveugle les mots

seulement dans le crâne, par éclairs
une extase glacée.

La nature de White n'est pas un berceau confortable, elle ne fait pas non plus l'objet d'un éloge dégoulinant ou sentimental. C'est une nature puissante et vigoureuse révélée par la parole. Sobre et lucide, les poèmes de Terre de Diamant collent au réel plus qu'à la littérature, embrassent du regard la beauté et la vérité comme deux éclairs. C'est peut-être pour cette raison que Kenneth White parle de la neige et de la glace qui jettent l'esprit hors de ses limites:

Pays de neige et de glace

Parvenu en ce lieu
où la blancheur est évidente
ici dans les montagnes
où le froid mon élément
me ceint d'éternité

parvenu en ce lieu
haut faîte du néant
où "je" n'a pas de sens
où le moi extatique
est seul avec sa solitude

se brûler la cervelle?

L'incarnation a plus de force que l'idée pour Kenneth White:

Soirée intellectuelle

J'ai lu beaucoup de textes hindous
ces dernières années
cent ouvrages étudiés à fond
mais quand je me suis trouvé ce soir-là
près de la fille
au sari bleu
alors qu'on attendait de moi
quelque conversation brillante
je n'ai pu penser à rien d'autre
qu'au sari bleu
et à la nudité qu'il couvrait.

Le poème finit par disparaître au profit du monde:

Matin de neige à Montréal

Certains poèmes n'ont pas de titre
ce titre n'a pas de poème

tout est là dehors.

La blancheur de la neige efface ou surpasse la parole à cet instant. Superbe leçon pour tout poète qui doit apprendre qu'avant son esprit il y a le dehors, qu'avant sa voix il y a l'évidence du réel. Car il s'agit d'être des exacts  vivants.


Référence:


Terre de Diamant, Kenneth White, Les Cahiers Rouges, Grasset.


Chemin:

Le site officiel de Kenneth White



4 commentaires:

Robín a dit…
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Robín a dit…
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