samedi 7 avril 2012

Au bord du monde, Joël Vernet


                                 Au bord du monde comme au bord de la poésie et du récit, Joël Vernet raconte sa terre natale, celle de son enfance, la Margeride. Le seuil du recueil: une citation de Tarkovski, un hommage à l'humilité et à la tendresse qui n'a rien à envier au chêne et au roseau de La Fontaine:

"L'essentiel est qu'ils croient en eux-mêmes et qu'ils deviennent fragiles comme des enfants. Car la faiblesse est grande tandis que la force est minime. L'homme en venant au monde est faible et souple. Quand il meurt, il est fort et dur. L'arbre qui pousse est tendre et souple, devenu sec et dur, il meurt. La dureté et la force sont les compagnons de la mort, la souplesse et la faiblesse expriment la fraîcheur de la vie. Ce qui est dur ne vaincra jamais".

                  C'est dans cette perspective que la nudité d'un lieu devient une force pour le poète, que le silence et l'absence se transforment en chants. Le récit d'Au bord du monde s'organise en quatre parties qui creusent peu à peu la mémoire du poète, évoquent de manière perlée une enfance solitaire.. C'est en parcourant de nouveau les chemins de l'enfance que les souvenirs remontent à la surface et nous sont racontés: porter des sacs de farine, écouter une vieille radio, se rendre à l'internat de l'école, raconter la mort du père... Tout cela relèverait presque d'un autre monde, d'un passé révolu et englouti, si l'écrivain lui-même ne prenait quelque recul sur cette période à la fois pleine et vide.
                   De l'espace du dehors, le poète va jusqu'au territoire du dedans. Le premier se révèle être infiniment plus petit que le second. Mais il possède des ressources infinies : La Margeride, petit désert à elle seule, fut propice à la méditation et à la rêverie. Car c'est l'errance, la possibilité donnée à l'enfant de marcher sans penser à rien, qui ont fait naître un langage. L'écrivain décrit l'espace, y revient,  et se faisant, le raconte. Deux grandes forces le traversent : la lumière et le silence. C'est à partir d'eux qu'a grandi la poésie de Joël  Vernet.

 "J'écris partout, surtout lorsque je n'écris pas mais que je marche, les mots gravissant le corps des pieds à la tête comme si j'allais les cueillir dans l'herbe verte que je foule ou dans le boue des chemins où j'ai plaisir à laisser quelques traces, innombrables ici, à l'automne, ou recouvertes par les neiges d'hiver."

           La Margeride, embrassant la Lozère et la Haute-Loire, est une île, un territoire à l'écart et une terre de résistance. Si les visages des paysans ont disparu et si les derniers moulins ont cessé de fonctionner, la terre reste fidèle à elle-même.

           Ce lieu tant chanté n'est cependant pas idéalisé et la réalité de la campagne est évoquée moins dans ses travers que dans sa proximité avec la mort. C'est l'un des paradoxes mis en évidence par l'auteur que ce lien de la campagne avec la nature et la mort:  "La Margeride fut mon premier désert, un désert où l'on ne meurt pas de soif habituelle. Mais où l'on peut mourir à petit feu, comme n'importe où sur la  terre, d'isolement et d'indifférence." Mélancolie aussi: "Mais il y a de la mélancolie dans ces campagnes, une mélancolie qui nous rend à l'exil".

Ce récit poétique ne saurait donc être une bucolique mais un petit traité d'authenticité, un éloge du "peu". "Une herbe, une voix, un signe de franche amitié, oui, tout cela nous comble et cela est bien peu." Et le récit de l'enfance, bien que teinté de nostalgie, est tenu à distance. Joël Vernet est en cela un véritable nomade - et non un errant-, c'est-à-dire un homme qui porte avec lui des traces et des lieux. Tous les nomades reviennent régulièrement à un lieu. Mais celui-ci est un port d'attache, non une demeure. L'écrivain dit très justement qu'il n'est "de nulle part sinon de pays où l'on fête l'absent, l'absence." La narration poétique de Joël Vernet n'est donc en rien une affirmation du terroir, de l'ancrage, de la présence, de l'enracinement. Il est aussi très loin des aspirations de nos contemporains à vivre dans un lieu à soi, voire à en posséderun. Peut-être est-ce une des raisons pour lesquelles il vit désormais en Syrie et non en Margeride - au bord du monde. Peut-être est-ce aussi pour cela qu'il a élu la langue poétique; pour faire parler le silence originel.

" Une femme qui n'a pas eu de vie, voilà mon pays, le seul. Celui qui me suit partout dans mes voyages".


"Femme à la fenêtre", Max Liebermann


Dans un style qui s'est affuté avec le temps, Joël Vernet esquisse le portrait de quelques "vies minuscules", va et vient entre le passé et le présent. Ce n'est pas seulement le lieu de l'enfance qui reste au bord du monde, c'est le poète qui reste déchiré entre l'amour d'un lieu et son insuffisance:

" L'on m'aurait pris pour un fou. De rejoindre cette terre que je ne peux faire tout à fait mienne, sans en connaître les raisons. Mais j'ai poursuivi ma route, ailleurs, emportant avec moi cette terre du silence où vivre me serait impossible même si la nostalgie me colle à la peau".

Et c'est sans doute ce qui fait tout l'intérêt de ce livre qui n'est pas seulement un chant de célébration ou une rêverie nostalgique. Joël Vernet semble dire ce que la recherche du lieu a d'utopique. La valeur de ce lieu tient aussi au déchirement qu'on a à le quitter, mais y vivre toujours, serait-ce possible? Cette question, en d'autres termes, est aussi celle de l'amour.

Vernet, lui, a choisi de partir, "non pour retrouver enfin le visage de l'absent, mais, plutôt pour accroître l'ignorance, attiser [ses] faims, maintenir allumé, jusqu'au bout, le feu du regard. [car] nul lieu jamais ne nous comble".

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