jeudi 26 avril 2012

La poésie n'a pas de programme

La poésie n'a pas de programme, mais pour quoi  et pour qui plaide t-elle? Qu'a t-elle à dire?

Que le progrès de l'homme consiste à consacrer ses forces à la beauté et à la vérité.

Que nous ne sauverons pas la pensée si nous ne sommes pas des êtres sensibles. Même au pays des Lumières, l'excès de raison est traître. Il se pare des habits de l'intelligible en nous coupant de tout ce qui est de l'ordre de l'intuitif, de l'attention au monde.

"Le nouveau monde", Terence Malik

Que l'être humain s'accomplit, non dans la production, mais dans la création et l'enchantement du monde.

Que l'être humain qui progresse ne croît pas, il s'épure, il devient une corde sensible travaillée aussi finement que la soie d'une araignée. Sa force trouve sa source dans sa fragilité. 

Que les moyens que l'on nous vend pour rendre acceptable l'inhumanité moderne doivent être refusés.

Que l'efficacité, la compétitivité, le profit,  n'ont pas à soumettre l'homme. Elles l'appauvrissent. 

"Tout ce foutoir, c'est pour la propriété! "
(Welsh, pendant la bataille de Guadalcanal, La ligne rouge, Terence Malik. )

Que les normes et les modèles, s'ils séduisent par leurs représentations, sont des conforts qui nuisent à la véritable conquête de soi.
"Into the wild" (film), Sean Penn
Que l'accomplissement de l'individu est plus important qu'une solidarité d'individus ignorants. Elle rejette donc à la fois l'individualisme (et ses avatars : le consommateur, l'acheteur, le pollueur, l'égoïste) et les désirs de collectivisation (qui ne sont souvent que des désirs d'unir les ignorances).
 
"L’erreur serait de croire pour autant que c’est le capitalisme qui a créé l’individuation. Or, aujourd’hui, pour retrouver les solidarités et lutter contre l’éparpillement et la diffraction exacerbée par le système capitaliste, il faut au contraire parvenir à une plénitude de l’individu, dans la conscience et la connaissance.
Ce que fait Robinson, c’est ce cheminement-là. Il se retrouve isolé dans un écosystème qu’il ne connaît pas, et il va devoir se construire une solitude. C’est par la construction de cette solitude intime, élévation de son degré de connaissance, de conscience, de relation à la nature, à l’univers, et à l’impensable, qu’il va commencer à atteindre cette plénitude qui l’amènera vers les autres, sans idée de domination. Nous sommes dans cette situation : la construction de nos plénitudes individuelles va nous donner les solidarités qui nous manquent."

(Patrick Chamoiseau, Entretien pour Rue 89, avril 2012)
Que les institutions ne sont pas à même de nous apporter la véritable essence de la vie.

"Que votre vie devienne un contre-frottement pour arrêter la machine. Ce à quoi je dois veiller, à tout le moins, c'est à ne pas me prêter au mal que je condamne".

(Thoreau, La Désobéissance civile)

Que la solitude n'est pas un mépris du monde, mais une expérience de présence au monde. Elle n'empêche en rien la fraternité, au contraire, elle la rend possible.


"Les moissons du ciel", Terence Malik

Que le travail est une aliénation s'il n'a pas de sens. Qu'il n'est pas une valeur en soi. N'a de valeur que ce qui rend l'être humain à lui-même.Travailler moins pour œuvrer plus, tel est le désir du poète.

Qu'il nous faut refuser ce qui pollue l'être : la télévision, la bêtise institutionnalisée, la publicité. Je laisse parler ici Pasolini, radical, mais inspirant.



Que ce ne sont pas les lois qui rendent les hommes plus justes, mais un profond accomplissement intérieur: celui-ci passe par l'éducation. Cette éducation ne vise pas à former de bons travailleurs, elle vise à élever des êtres conscients.

"La masse des hommes sert l'Etat de la sorte, pas en tant qu'hommes, mais comme des machines, avec leurs corps".
(Thoreau, La Désobéissance civile


Que le savoir est le premier outil contre l'ignorance, l'expérience est le second, le troisième le non-savoir. Après avoir amassé, il faut oublier et inventer.

"Dans les poèmes se manifestent des forces qui ne passent pas par les circuits d'un savoir"

 (Bachelard, Poétique de l'Espace, Introduction, PUF)


Que la vraie pureté ne réside pas non plus dans l'ascétisme ou le refus du monde. Elle réside dans le débordement des forces consacrées au monde, à l'amour, à la création, à l'amitié. 

"Jamais plus tu n'accepteras rien de deuxième ou de troisième main ni ne verras par les yeux des morts, ni ne te nourriras des spectres livresques,
Ni ne regarderas rien par mes yeux ni ne prendras rien de ma main,
Mais, oreille ouverte à tous les vents, seras ton propre filtre"

(Walt Whitman, Feuilles d'Herbe, trad. Jacques Darras, Grasset, 2002)

Que la vie ne s'arrête pas à nos limites.

"Le plus timide bourgeon est la preuve qu'il n'y a pas de mort réelle,
Laquelle ne vint un jour que pour introduire la vie et non viser à son interruption finale,
Mais bien pour, dès sa parution, s'effacer devant elle.
Non! tout marche vers l'avant, tout s'en va vers le large, rien ne s'effondre"

(Walt Whitman, Feuilles d'Herbe, trad. Jacques Darras, Grasset, 2002)



Période électorale oblige, je laisse parler le scientifique Albert Jacquard, qui défend en poète, le partage et la décroissance. Il défend l'activité humaine véritable. Il rejoint très fortement P. Chamoiseau.


PS: les images sont tirées de plusieurs films du réalisateur Terence Malik, le seul  qui dans ses films, fasse prévaloir la sensation sur la démonstration.

3 commentaires:

Marcel Trucmuche a dit…

Voici un très beau concentré.

Je mettrai un bémol à la formulation "Qu'il nous faut refuser ce qui pollue l'être", qui me rappelle un peu trop la phraséologie de l'église de scientologie quand elle parle de gens et d'idéaux "toxiques".
Peut-être pourrait-on plutôt imaginer l'"être" comme une membrane, un filtre, plutôt qu'une substance, même abstraite. Mais c'est la un débat par trop métaphysique pour moi...
Voir à ce sujet Heidegger en tous les cas.

Lysiane Rakotoson a dit…

Ah oui, je suis d'accord avec toi. En fait, je ne parlais pas de l'être au sens fort du terme. Je ne voulais pas non plus me mettre du côté de ce discours de la pureté tant rabâché par tant de personnes, comme les scientologue. J'aurais peut-être dû dire "ce qui fait de nous des êtres humains", même si là encore, il serait complexe de le définir.

Mamdébile a dit…

Ce non programme de la poésie ne serait-il pas le meilleur des programmes ? On vote pour !