mercredi 11 avril 2012

L'Antagonie de Serge Sautreau

 "Entre", "Passe", "Vole", "Brûle", "Glisse". Ces impératifs, cette urgence de vivre ne sont pas proférés par un jeune poète mais par Serge Sautreau (1943-2010) dans son ultime ouvrage, l'Antagonie. Lente agonie du poète souffrant d'une maladie pulmonaire qui tenait sa vie à un fil, son souffle à un tuyau. 

 Ce qui vient ce qui ne se montre pas mais qui arrive
ce qui affleure sans signe distinctif préalable mais qui éclot
ce qui ne porte pas promesse mais qui surgit

ce qui se faufile sans avoir prévenu ni présent ni avenir
dans la non-panoplie d'une nudité sans pareille
telle que l'univers entier paraît vêtu d'une absurde tunique

ce qui est fruste et dépourvu d'énergie repérable
ce qui a la faveur de l'inconnu sans en posséder les atours
et se dispose pourtant à tout emporter sur son passage

ce qui va défier chaque nom dans son ombre
ce qui est sans nom mais non sans nous
ce qui reste indifférent à sa propre absence de langue

ce qui aura le dernier mot sans prononcer une syllabe
ce qui d'emblée colle le cri au poteau de guimauve
en reléguant les bombes au rang du miaulement de chèvre

je n'ai pas d'éclat de quartz pour capter son apparition
pas une virgule pour témoigner de son travail de sape
aurais-je de ses nouvelles que je n'en ferais pas état

Ce journal poétique tenu entre 2007 et 2008 ne se coule dans aucunes formes connues et mêle le récit, le poème, la révolte, le chant, l'humour. Une seule force à l’œuvre dans ces pages: le souffle. Serge Sautreau a ainsi transformé le mince filet d'air qui le rattachait tant bien que mal à la vie (ou le séparait de la mort à venir) en une parole profuse, pleine, fulgurantes.

La vitesse traverse ses textes, sans doute à cause de l'urgence dans lesquels ils ont été écrits. Faisant feu de tout bois, Sautreau s'empare des actualités, de la radio, d'internet, de son ordinateur, de l'encre de son stylo, d'un animal, d'une pensée, d'une expression, pour écrire. Il déboule dans le monde qu'il va quitter bientôt avec une extraordinaire lucidité. 


Serge Sautreau n'est d'aucune complaisance envers lui-même. Il tient dans la durée de la dégénérescence du souffle. Comme il le constate à plusieurs reprises, la mort est déjà là, elle traîne, elle prend son temps. Et si la machine survit à l'homme, l'ordinateur qui rame se contente d'un coup de bombe à air comprimé tandis que l'écrivain, lui, reste avec ses poumons malades, pleins à craquer. "La mort elle aussi s'est emparée de la durée". Serge Sautreau habite son agonie plus qu'il ne lutte contre elle. L'Antagonie se fait ainsi le journal d'un désespéré pour qui le temps a une toute autre forme que pour nous. Chaque texte est ainsi suivi du lieu où il a été écrit, de la date et de l'heure, parfois au centième près. 

 "Hectopascals oui je vous parle.
Vos caprices, vos atmosphères, vos pressions m'épuisent.
[...]
Eh, les Hauteurs, vous ne pourriez pas vous alléger?"

L'humour n'est cependant pas absent du livre, bien au contraire. Ainsi de cette agonie de l'encre, qui ressemble fort à celle de celui qui écrit:

"On ne parle que trop peu à l'encre.
Elle coule et voilà tout pas le moindre respect aucun merci et tais-toi.
Il faudra penser à un mouvement de libération des encres."

Sautreau poursuit son discours sur l'encre sur plusieurs pages, s'accrochant à cette chose anodine qu'est la vie d'une cartouche d'encre. Il s'y retient comme à la sienne, la dissèque et observe. Les questions qu'il se pose sur elle sont autant de questions existentielles d'un homme malade:

"Combien de signes encore, combien d'aurores?
A regret l'encre s'effiloche, non la fin.
Elle ne s'effiloche pas, la fin.
Elle retient son souffle mais rien n'est moins sûr.
Quand elle est là l'encre s'éclipse adieu stylo".

 Agonie d'encre en direct.com
A peine un fil.
Ratures non autorisées.
Prennent trop de sève".

"Veillée de larmes pour une encre enfin défunte. Enfin...bientôt. Quand ce sera l'heure. A mieux me souvenir voilà cinq jours, et non quatre, qu'elle périclite. Quelle santé, la mort."

Le monde ne disparaît pas cependant, le souffle redouble comme un "grand vent" lorsqu'il s'agit de se faire observateur critique du monde. Sautreau abhorrait le libéralisme et sa chaîne comptable, financière, politique (on peut lire un de ses derniers livres sur N. Sarkozy, Nicoléon)... Le libéralisme économique, qu'il nomme le "néolithique" est ainsi dénoncé comme une barbarie cachée sous les habits du moderne, une vulgarité parée de bon sens, un dogme aux airs de vérité, un slogan devenu la norme.

"Au travail maintenant au
Travail.
Genoux mains jointes narine fière bravo bravo.
Au beau travail qui tue vous serez les meilleurs.
Bravo.

Travaillez+plus+.com
Les plus
Performantes
Recettes de suicide en milieu salarié
Vous attendent.
Votre prochaine visite sera la bonne.
Sans hésiter gagnez devenez propriétaire.
Votre tombe ne s'ennuiera plus."

Il y a certes une misère de la maladie, mais celle-ci se tient debout face aux absurdités du monde peintes par Sautreau qui vécut toujours avec peu. Cette absence de compromis éclate dans ce dernier livre. Nous, dans notre pleine santé, sommes-nous aussi forts?

"Le noeud-coulant qui étrangle les poumons, qui exténue la croisée des souffles, qui cisaille le chassé-croisé des gaz du sang à travers les alvéoles, descend en ligne sinueuse de la machine infernale et du supplice chinois. L'échéance tient à un fil. Je marche sur ce fil. Quelle chance, depuis toujours, d'avoir été, d'être toujours, un funambule. Un comptable aurait déjà basculé."



L'Antagonie, Serge Sautreau, Gallimard, 2011 (posthume).


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