mardi 26 juin 2012

Les poèmes-perles d'Emily Dickinson


La célébrité d'Emily Dickinson n'est plus à faire, ses poèmes, en revanches, restent souvent dans l'ombre de son nom si chantant. La poétesse tombée dans l'oubli pendant plus d'un siècle après sa mort (1886), fut finalement reconnue comme l'une des plus grandes poétesses américaines. 

Malgré une vie extrêmement casanière, traversée par quelques événements majeurs cependant, la poésie d'Emily Dickinson frappe par sa force et sa profondeur. 

Emily utilisait surtout le quatrain, forme brève qui permet à la fois de suggérer et de rompre les liens logiques. La poétesse cousait elle-même des cahiers dans lesquels elle conservait ses textes; parfois, elle les insérait dans des lettres ou des billets adressés à ses amis, à ses connaissances.

La poésie de Dickinson part de l'intime pour aller à l'expérience universelle et interroger l'univers. La parole ainsi ramassée, resserrée, s'entoure de silence. De tous ces éclats, les plus profonds sont sans doute ceux qui se passent de métaphysique - du moins en apparence-. Plus le temps passe, plus l'abstraction et le ton de vérité générale s'imposent dans ses poèmes. 

Best Gains - must have the Losse's test-
To constitue them - Gains.

*

Aux meilleurs Gains - il faut l'épreuve des Pertes -
Pour se constituer - Gains.

Voici quelques perles, traduites par Claire Malroux dans l'édition Gallimard, où se mêle l'évidence, la simplicité et la profondeur du questionnement:

Summer laid her supple Glove
In it’s sylvan Drawer ―
Wheresoe’er, or was she ―
The demand of Awe ?


*

L’Été a rangé son Gant souple
Dans son Tiroir sylvestre ―
En tout lieu, ou a-t-il obéi ―
À l’ordre de l’Effroi ?


I hide Myself within my flower
That fading from your Vase,
You, unsuspecting, feel for me - 
Almost a loneliness.

*

Je Me cache dans ma fleur,
Pour, me fanant dans ton Urne,
T'inspirer à ton insu - un sentiment
De quasi-solitude.

La grâce de son écriture est sans pareille, tout comme la minutie et la précision de son regard attentif aux moindres vibrations du réel:

Least Bee that brew - a honey's Weight
The Summer multiply - 
Content Her smallest fraction help
The Amber Quantity - 

*

La moindre Abeille qui distille - un Poids de Miel
Multiplie l'Eté -
Heureuse que Son infime part s'ajoute
Au volume Ambré-
                               (A Susan Dickinson)

L'économie de paroles qui caractérise sa poésie permet toutes les audaces syntaxiques, autorise les ellipses, les ruptures. Emily Dickinson n 'écrit que l'essentiel, pèse l'exacte mesure de mots pour être au plus juste d'une sensation ou d'une idée.

How still the Bells in Steeples stand
Till swollen with the Sky
They leap opon their silver Feet
In frantic Melody!

*

Que dans leurs clochers sont calmes les Cloches
Avant, gonflées de Ciel,
De bondir sur leurs Pieds argentins
En folle Mélodie!

Aussi appelée " la femme en blanc", Emily Dickinson a fini par mener une vie recluse tout en conservant des correspondances régulières avec les êtres aimés. Emily restait chez elle, sortait peu. La poétesse se faisait oublier, s'effaçait absolument. Cette posture peut sembler étrange, mais elle est absolue : Emily Dickinson a préféré épouser la beauté et le silence. Le rôle du poète, la reconnaissance, lui sont totalement étrangers. Bien que le "Je" soit omniprésent dans ses poèmes, l'ego est totalement absent de sa poésie. Amoureuse, elle l'est, non d'elle-même, mais de la beauté et de la vérité. En témoigne ce surprenant poème, à mille lieux des jeux sociaux auxquels se livrent les poètes,  hier comme aujourd'hui:

I'm nobody! Who are you?
I'm nobody! Who are you?
Are -you Nobody? Too?
Then there's a pair of us?
Don't tell! They(d advertise - you know!
Howdreary - to be - Somebody
How public- like a Frog - 
To tell one's name - the livelong June
to an admiring Bog.

*

Je suis Personne ; et vous ?
Je suis Personne ; et vous ? 
Êtes-vous Personne aussi ?
Dans ce cas, nous faisons la paire ?
Chut ! On pourrait nous trahir - qui sait !
Être Quelqu'un , que c'est morne ! 
Que c'est commun de coasser son nom
Tout au long de juin
Au marais béat !


Emily Dickinson aimait jardiner. La nature et les fleurs sont d'ailleurs omniprésentes dans ses poèmes. Les choses simples étaient son fort.


Morning - is the place for Dew - 
Corn - is made at Noon - 
After dinner light - for flowers - 
Dukes - for setting sun!

*

Le Matin - est le lieu de la Rosée -
Le Maïs - se forme à Midi - 
Lumière d'après déjeuner - pour les fleurs -
Ducs - pour le soleil couchant!


Emily Dickinson est une poétesse admirable parce qu'elle nous dit, comme Rimbaud, comme  Tsvétaïéva, qu'il faut s'absenter de la poésie pour devenir poète, qu'il faut quitter les idées et les représentations pour aller retenir la terre.

Emily Dickinson, Quatrains et autres poèmes brefs, trad. Claire Malroux, éd. bilingue, Poésie/Gallimard, 2010.

4 commentaires:

Serge Cazenave-Sarkis a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
Serge Cazenave-Sarkis a dit…

Avec Marc Laumonier, nous sommes tristes de vous avoir perdu sur (F.B.)Nous espérons que tout va bien pour vous. Serge

Lysiane Rakotoson a dit…

Je ne suis pas perdue, la preuve, me voilà... :-)
Je suis toujours les uns et les autres, pas d'inquiétude!

Serge Cazenave-Sarkis a dit…

Merci!!! à très bientôt!:-))