dimanche 17 juin 2012

Marina, vivante

" Ma spécialité à moi, c'est la Vie". (Averse de lumière)
"J'ai soif de toutes les routes à la fois" (Vivre dans le feu)



Il faut oser le revendiquer. Avoir beaucoup d'orgueil et d'amour pour proclamer cela haut et fort. 
Les poèmes de Marina Tsvétaïéva regroupés par Zéno Bianu dans l'édition d'Insomnie et autres poèmes, témoignent de cette force. 

Insomniaque, elle l'est assurément. Mais il ne s'agit pas d'une insomnie de malade, une insomnie subie. Marina Tsvétaïéva ne parlent pas de ceux qui ne peuvent dormir, mais de ceux qui ne veulent dormir. Ne pas vouloir dormir, c'est vouloir vivre plus longtemps. C'est vouloir aussi posséder cet espace où le silence est maître. 

Derrière une fenêtre allumée, comme dans une miniature secrète, se cache une vie mystérieuse. Un  espace lumineux dont elle fait l'éloge, comme Baudelaire le ferait:

"Voici encore une fenêtre
où encore on ne dort.
Peut-être - on boit du vin,
peut-être - on est assis.
Ou simplement ils sont deux
qui ne défont pas leurs mains.
Dans chaque maison, ami,
il y a une fenêtre ainsi."
 (  23 décembre 1916)

Mais ce n'est pas seulement le sommeil que redoute Marin. La paresse et l'endormissement sont deux ennemis. Elle décrit ainsi le poète comme un être singulier, à la vision unique:

"Le poète découvre dans ses rêves/ la formule de la fleur et la loi de l'étoile" (14 mars 1918)

"sa voie de poète

Est celle des comètes. Rompus les liens
D'effets, de causes - telles sont ses mailles.
Le front dressé - aucun espoir! Les éclipses
Des poètes ne sont pas dans les calendriers.

Il est celui qui brouille les cartes,
Mélange les poids, mêle les chiffres,
Il interroge le maître, lui, le disciple,
Et il bat Kant à plates coutures".

( "Le poète")

Que l'on ne s'y trompe pas, la nuit n'est pas seulement le moment propice à l'écriture. Marina n'est pas de celles qui veulent vivre tout à chaque instant. Le poète insomniaque n'est pas nécessairement celui qui ne dort pas, il est celui qui est éveillé quand le reste du monde dort. Cet éveil est donc aussi ouverture et amour de la vie. L'amour n'est pas absent du livre et Marina le chante comme un douleur dans laquelle il faut plonger. Pour celle qui désire "vivre dans le feu", " c'est ainsi qu'on aime l'amour: on tombe dans le précipice".


" Ainsi perle sur un pin rouge
la résine ardente.
Ainsi dans la nuit splendide,
une scie me passe sur le coeur"
(8 août 1916)

Les poèmes de ce livre soulignent la personnalité de Marina Tsvétaïéva, la puissance de son caractère. L'être comme les mots, brûlent.
"Parce que chaque chose que je fais, je la fais avec passion", écrit -elle dans une lettre à Anna Teskova. Et comme tous les passionnés, Marina est sérieuse. Ce sérieux est une absence de désinvolture face à la vie qu'elle place au-dessus de tout:

" Je ne regrette pas - les poèmes non écrits!
Le bruit des roues et les amandes grillées
me sont plus chers que tous les quatrains"
(Cycle de "l'Amie", 13 mars 1915)


"Qu'ai-je à faire moi - chanteur et premier né,
Dans ce monde où l'on met les rêves en conserves,
où le plus noir est gris... Un monde de mesure
Avec mon être - tout de démesure!"

Puissions-nous tous avoir sa trempe pour dire: "Je ne suis pas une joueuse, ma mise, c'est mon âme" (Lettre de la Montagne et de la Fin)

Référence:

Marina Tsvétaïéva, Insomnie et autres poèmes, édition de Zéno Bianu, Poésie/Gallimard, 2011.

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