lundi 9 juillet 2012

Le paradis et l'enfer de Big Sur



Quand le héros du récit de Big Sur décide de fuir une existence "de cinglé", "folle", il rejoint la belle San Francisco et décide de s'installer dans une cabane au bord de la mer. Comme dans Sur la route, le personnage du roman, qui en est aussi le narrateur, n'est qu'un avatar de son auteur, Jack Kerouac.

Il ne se passe rien à proprement parler dans ce récit où Jack Duluoz passe son temps à balancer entre éveil à la vie et plongeon dans l'alcoolisme, amour de la nature et détestation de cette même nature, extrême lucidité et paranoïa délirante, admiration béate et haine franche. C'est donc l'histoire d'un homme sensible, qui, malgré les quantités de Manhattans avalés et les quantités de drogue absorbées, tient à son chat, observe la mer pendant des heures et finit par ne plus se supporter. 
Jack Duluoz, surnommé aussi "Ti Jean" passe sa vie tiraillé entre des désirs contradictoires, une impossibilité chronique à l'action. Le décalage entre le nom et le surnom est d'ailleurs la preuve d'une dualité. La nature et la solitude ne suffisent pourtant pas à rendre heureux le roi des Beatniks. Cette absence totale de romantisme est intéressante car elle me semble être à l'image de la société moderne : le repli, l'isolement, la simple solitude ou les retrouvailles avec la nature ne suffisent pas à trouver la vérité et l'authenticité tant désirées. Ils peuvent même être illusoires. Les parasites habituels (qui sont propres à chacun), nous poursuivent partout et à chaque instant. Le héros est donc condamné à l'irréconciliable. Celui-ci ne parvient pas non plus à établir des relations équilibrées avec ses amis et les femmes. La fraternité et l'amour ne sont absolument pas absents de ce récit,bien au contraire, mais ils ne parviennent jamais à sortir le héros de ce qui l'emprisonne. Une conscience torturée, voilà ce que nous donne à voir Big Sur.

Comme dans Sur la route, la société américaine n'est pas épargnée. Il en égratigne quelques aspects moins avec virulence qu'avec regret. Quel triste spectacle que ces touristes gêneurs qui viennent envahir le bungalow qui surplombe la plage où il s'est installé... Quelle mesquinerie que ces regards de dames choquées par l'aspect de deux jeunes gens "bohèmes"... Quelle vulgarité que ces familles grasses au bord des routes, observant la mer tout en se gavant de glace à la vanille... Quel tristesse de constater que plus personne ne vous prendra en stop bien que vous titubiez sur le goudron brûlant... Malgré ses critiques, le narrateur n'en constate pas moins qu'il est lui-même incapable de vivre la vraie vie à laquelle il semble avoir exhorté tant de jeunes gens, vraie vie qu'il a brûlée par les deux bouts quelques années plus tôt.

De tout cela, il ressort un goût aigre-doux où la joie de vivre se mêle à l'amertume. Combien de fois le narrateur répète t-il qu'il disparaîtra, emporté comme les feuilles mortes par le Pacifique? Mais combien de fois s’extasie t-il devant le spectacle de l'univers? Ce récit est celui d'un bouddhiste fou dont la souffrance est à la hauteur de sa lucidité. La mort hante ainsi tout le roman : le narrateur disserte sur sa mort à venir et sa vie semble traversée par une multitude de morts, notamment celles des animaux: son chat Tyke, les souris de la cabane, les loutres, les poissons... Ce n'est pas seulement la dépression  qui tourmente le narrateur, mais une maturité difficile à apprivoiser, un brusque retour à la vie après les folies qui le mettent face à ses propres fragilités. L'exigence de pureté et de profondeur spirituelle se voit ainsi sans cesse contrariée par le mal-être du héros.

Celui qui n'a de cesse d'être en mouvement et qui va sans but est finalement amené à contempler son alter ego: l'océan. La confrontation avec cet élément traverse tout le roman. Si l'océan est d'abord inquiétant, il devient un objet de fascination. Le narrateur et l'auteur écrivent ainsi un long et prodigieux poème sur les bruits de la mer. Cet océan, par sa violence et son absurdité, finit par angoisser le Duluoz qui n'y verra que l'image de la condition humaine (et même de tout être vivant sur cette terre). 
Et devant la mer, il fait une rencontre tout aussi importante que celles de ses vingt ans: la fin de sa jeunesse. Ou quand la fureur de vivre ne recouvre plus aucunes plaies. 

*
Big Sur, Jack Kerouac, trad. de l'américain par Jean Autret, Folio Gallimard




2 commentaires:

gerard le rouge a dit…

kerouac est notre genie quebecois il a ecrit en francais.truly north american deja l ennui

Basile a dit…

Kerouac est l'archétype même de la personnalité contradictoire...

Précurseur du mouvement hippie, puis républicain conservateur et pour la guerre du Vietnam à la fin de sa vie.

Bouddhiste qui prône l'élévation spirituelle et alcoolique notoire.

Électron libre, avide de tous les excès et de la vie en communauté, mais qui finira dans la solitude chez sa mère.

Incapable d'être heureux, il reste pour moi un novateur dont deux mille ans d'éducation chrétienne auront eu la peau.

http://journaldunjeunedegueulasse.blogspot.fr/