samedi 7 juillet 2012

Poésie et éducation libertaire

Quelques mois passés au sein de l'Education Nationale suffisent à un être pour qu'il se rende compte à quoi il a à faire, à quel monstre archaïque et endormi il s'attaque. Il est pris entre deux feux, celui du discours conservateur - qui ne pense qu'à maintenir des acquis- et celui du discours soi-disant moderne et progressiste qui n'est en fait qu'un avatar des idées capitalistes appliquées à l'éducation. Mais la tâche n'est pas désespérée pour ceux qui voudraient s'émanciper de cette Ecole que l'on défend tant. Je plaiderai ici pour la poésie à l'école, mais on pourrait tout aussi bien remplacer ce mot par "théâtre", "dessin", "sculpture", "art", "méditation", "jardinage".

J'avais, il y a quelques mois, expliqué mon point de vue sur la poésie à l'école dans un entretien pour le café pédagogique. La réflexion se poursuit, les idées mûrissent, nourries de belles expériences, et de rencontres avec des élèves vivants et des collègues fraternels.

La poésie est, à mon sens, une des voies privilégiées pour participer à la construction d'êtres libres, c'est-à-dire non aliénés au système qu'on leur propose. Il ne s'agit donc pas de leur permettre d'opérer des choix rationnels d'orientation leur permettant de "s'insérer" dans la société mais de leur donner les moyens de s'émanciper et d'inventer leur place. 

Nous, enseignants, sommes forcés d'être en partie complice d'un système vieillot  qui tend de plus en plus à formater l'individu et non à le former. Mais la poésie est à mon sens une des multiples manières de lutter contre plusieurs  aspects de l'école d'aujourd'hui : une école bavarde, une école qui se veut autoritaire, une école compétitive, une école reproductrice des hiérarchies, une école de la retenue, une école de l'ordre.

Tenter d'écrire un poème c'est chercher un devenir en tant qu'homme, et non en tant qu'être social.
C'est partir d'une expérience et non d'un savoir.
C'est privilégier l'invention et surtout l'imagination.
Ecrire, c'est favoriser la singularité, le silence, le partage. Cela permet d'éviter le piège de l'uniformisation.
La création doit permettre d'effacer le principe de concurrence et abolit la "valeur travail".
Avoir la moyenne n'a plus de sens.
On apprend la gratuité. On apprend l'inefficacité.



Les réformes de l'Ecole, qu'elles soient impulsées par la droite ou la gauche, tendent pour l'instant à limiter l'apprentissage à la maîtrise de compétences négociables sur le marché du travail. Se développe ainsi un individualisme non pas libérateur mais aliénant: celui-ci consiste à calculer ses choix ou à mettre en place des décisions rentables. Les élèves sont ainsi amenés à être, avant l'heure, de futurs entrepreneurs, comme s'il s'agissait là du seul horizon possible dans notre société. Paradoxalement, cet individualisme ne permet pas de se singulariser, mais oblige à développer des capacités conformes au système en place. Voilà pourquoi l' Ecole d'aujourd'hui fait de la poésie, de la musique, des arts plastiques, des loisirs ou au mieux des "activités d'éveil" permettant de "valoriser" l'élève. Notre modernité  serait-elle incapable de construire un véritable projet éducatif?


Il y a pourtant urgence à faire comprendre à tous que ce que nous avons de plus précieux n'est pas négociable. Je tiens volontairement ici un discours idéaliste mais nécessaire. Sortie précisément d'un système purement scolaire et méritocratique, ma soif d'apprendre m'a donnée la chance de traverser avec bonheur les années d'école et les concours. Mais quel que soit notre parcours, nous comprenons que transmettre ne consiste pas seulement à faire passer un savoir. La tâche est hautement plus difficile et il faut de longues années d'expériences pour progresser sur ce chemin : transmettre, non seulement des connaissances, mais une posture, une attitude. Ainsi le maître de méditation ne transmet-il qu'un état d'esprit et non ce que doit contenir l'esprit du disciple. De même, nous, enseignants, devons être les plus vivants et plus émancipés que jamais si nous voulons ne serait-ce que faire germer quelques consciences et introduire le désir dans l'apprentissage.
 
Notre abbaye de Thélème ne verra probablement pas le jour, mais profitons des "vacances" pour rêver...avec la poésie, le souffle, le chant, l'observation de  la nature...

A lire, à écouter ou à voir encore et encore:

7 commentaires:

Marcel Trucmuche a dit…

Une pensée claire, richement et clairement formulée, un manifeste libérateur. Merci pour la richesse de ce billet.

Lysiane Rakotoson a dit…

Merci d'être un lecteur si attentif, c'est très rare et très précieux! Je te souhaite un bel été!

Serge Cazenave-Sarkis a dit…

Tout est très juste... mais, il est bon, aussi, qu'un apprentissage se fasse en dehors des structures, quitte à combattre l'ordre. Une idée libertaire, ou simplement libre passe par le refus, quelqu'il soit - même imbécile, parfois... peut être?... Il me semble que l'éducation officiel se doit d'être imparfaite. La liberté (arts) doit être une trouvaille personnelle. Une découverte "à soi".

Lysiane Rakotoson a dit…

Cher Serge, je suis tout à fait d'accord, l'apprentissage ne se fait pas uniquement à l'école et l'éducation se fait partout.
Mais étant au sein de la structure je m'interroge. L'éducation officielle actuelle n'est pas imparfaite, elle est clairement orientée vers des buts qui, moi, ne me conviennent pas. Et faire écrire, jouer, rêver à l'école, n'empêche pas que ce soit une découverte personnelle. C'est justement là toute la difficulté et beaucoup de choses sont encore à inventer. L'école ne serait là, dans l'idéal, que pour permettre les découvertes. Après, elles arrivent ou non. C'est pourquoi je parle d'intention, d'attitude et non de contenu. Je ne pense pas qu'il y ait de contradiction entre nos deux propos.

Serge Cazenave-Sarkis a dit…

Aucun, je posais une question toute bête:... ne faudrait-il pas aussi apprendre aux "profs" à être de mauvais profs. Pour qu'ils comprennent que l'art, (sa source) découle d'un accident.

Lysiane Rakotoson a dit…

Parfaitement d'accord Serge, il faut désapprendre à être ce que l'on entend par "bon prof", accepter de moins contrôler, accepter d'être un élément réactif plus que celui qui sait... Vraiment, tout à fait d'accord!

arbrealettres a dit…

BRAVO! :-)
Ca me rappelle Alain Suied
http://arbrealettres.wordpress.com/tag/Alain-Suied/

Ch Passeur de Mots
:-)
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