mercredi 29 août 2012

"Demain, ça dure combien de temps ?"




Premier choc lundi soir. Dans le cadre des Lectures sous l'arbre 2012, le cinéma du Chambon-sur Lignon projetait L’Eternité et un jourd’Angélopoulos (palme d'or en 1998). Ce film est le plus beau qu'il m'ait été donné de voir dans ma vie (avec ceux de Terence Malik). Une merveille absolue qui m’a sidérée. Tout, absolument tout, y est poétique et époustouflant.

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Un écrivain célèbre, à la veille d’entrer à l’hôpital, proche de sa mort, rencontre un jeune garçon albanais, travailleur illégal et réfugié dans la ville. Après l'avoir sauvé des poursuites de la police, commence alors un voyage à deux à travers la ville. 
Alexandre, écrivain et poète a passé sa vie à partir, à s’absenter. Seule l’écriture a été sa poursuite. L’acteur qui porte ce rôle massif n'est autre que Bruno Ganz, à la  présence physique bouleversante. Souvent filmé de dos, comme s’il était déjà parti, sa silhouette d’un bloc et sans compromis, à côté de celle de l'enfant, déjà amoché par la vie et le monde.

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Les images de ce film sont de toute beauté et toutes les questions posées par le film  bouleversent les êtres en quête de sens : la frontière, la limite, la mort… La première  dure et s'étire : une fenêtre et des rideaux. La fenêtre d’une maison au bord de la mer, les rideaux bougent. On entend deux enfants se chuchoter quelque chose: il raconte l'histoire d'une ville engloutie sous la mer. Métaphore de l'enfance? Mythe englouti par le présent?  Un petit garçon en costume de bain sort à pas de loup de la chambre tandis que l’on entend le rire de la mère, sans doute avec un homme à cette heure. L’enfant écoute, en profite pour sortir délicatement et rejoindre deux camarades sur la plage. Il passe la véranda de bois. Trois enfants de dos courent vers la mer et nagent, encore et encore, avec décision, comme s'ils allaient continuer jusqu'au bout : image de splendeur. Et une voix tout à coup appelant l'enfant  « Alexandre ». La même voix que celle qui reviendra tout au long du film : celle de la  mère, celle de la femme, celle de la présente à l'absent. C'est le début du voyage. Plus tard, on retrouvera Alexandre, vieux et malade, immobile et seul, devant le spectacle des vagues, sa gabardine bleue marine sur les épaules. Est-ce cela vieillir : avoir un manteau à la plage et quitter peu à peu les éléments?

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Les couleurs du présent et du passé s’entremêlent; aux scènes du passé, bleues et blanches, succèdent celles du présent : une Grèce misérable, pauvre, urbaine, pluvieuse. Il pleut toujours dans le présent. Bond dans le présent soudain et une scène bouleversante : le vieil écrivain, dans un appartement presque vide, dit adieu à son aide ménagère. Elle pleure, prodigue les derniers soins (nourrir le chien, faire le café) et lui demande de l’accompagner à l’hôpital. Mais il veut rester seul, quitter seul le monde. Il reste assis là, avec son chien. Le bureau est presque vide. C'est une des nombreuses images poétiques qui peuplent le film, les non-dits d'Angélopoulos  frappant le spectateur de plein fouet.Rien à expliquer, les choses parlent d’elles-mêmes. On ne sait d’ailleurs pourquoi Alexandre s’embarque dans ce voyage avec un enfant qu’il ne connaît pas, peut-être parce qu’il n’a rien à perdre, qu’il doit enfin être là, ici et maintenant. Peut-être aussi pour éviter l’hôpital. Ou pour dilater le temps de la dernière journée...



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Les figures de la frontière sont récurrentes dans l'Eternité et un jour: frontière géographique, frontière entre la vie et la mort, le passé et le présent. Un rien suffit à nous faire passer de l’instant au souvenir : une musique, un visage, une voix.  Et la joie est sans cesse teintée de douleur. Comme cet étrange mariage où les deux élus dansent dans la  rue, sans sourire, suivis d'une cohorte de vieilles femmes et d’hommes. Les enfants les suivent aussi, comme des chiens errants, désœuvrés.

La tristesse dans les moments de joie, l’omniprésence de la mort, pèsent sur le spectateur. Angélopoulos remue un couteau dans le ventre du spectateur  lors de la scène de la morgue : le jeune albanais va y retrouver son camarade tué, battu ou renversé par une voiture. Lentement il retire le drap et le visage tuméfié, rouge, de Selim apparaît. Cette image presque insoutenable renvoie le spectateur à sa propre idée de la mort. A voir ce jeune garçon contempler son camarade dans la chambre froide, nous, spectateurs, nous sentons oppressés, incapables comme lui de faire face.

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A plusieurs reprises, le film est traversé par la voix de la femme d’Alexandre. Ce sont les mots d'une lettre dans laquelle elle lui dit son amour et dans laquelle elle ne lui demande qu'une chose : « Donne moi ce jour ». Et l’on comprend qu’elle a aimé un absent : « tu es là mais pas avec nous », dit-elle.  Lorsque l'on fête la naissance de leur fille, l'écrivain préférera s'éclipser pour grimper sur une montagne. Plusieurs fois, on voit danser cette femme, belle, vivante, radieuse, mais blessée par l’absence de l’homme muré dans l’écriture, les voyages. Il aura couru après tant de choses, oublié l’essentiel : être là, ici et maintenant. Durant toute sa vie, il n’aura pas compris les paroles de l'aimée. Il les entendait pas. Sur la plage, il lui demande : « dis, demain, ça dure combien de temps ?». Elle répond : « L’Eternité et un jour ».  Maintenant qu’il va mourir, il comprend. Mais il est trop tard et le regret n'aura pas fini de travailler l'homme malade. Bouleversants aveux d'un homme soudain réveillé par des certitudes douloureuses. Il lui faut atteindre la fin de sa vie pour comprendre qu'il a tout ébauché, qu'il a toujours vécu en exil et qu'il n'a jamais su rendre à sa femme tout l'amour qu'elle lui a donné. 

De cette incapacité à vivre découle une incapacité à créer. Le poète tente ainsi en vain de terminer le poème inachevé d'un auteur du XIX° siècle. La solitude et l'absence de communication qui caractérisent le personnage sont soulignées par une silhouette large et massive. Un  bloc contrastant avec la légèreté de la femme danseuse, en robe blanche...

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J'oublierai une part importante de ce film en n'évoquant pas l'aspect politique de cette œuvre qui dénonce, sans le dire, l'absence de liberté, la violence, la misère. Qui s'interroge, aussi, sur le devenir du monde moderne.  Une image revient à deux reprises : des hommes suspendus aux fils de la frontière, tels des morts vivants immobiles, ou des notes de musique. Ils regardent, ne bougent pas, ils semblent enlisés, prisonniers. La Grèce bleue et claire s'est envolée au profit de la laideur. Que vaut la silhouette de l'homme face aux énormes et obscènes panneaux publicitaires? C'est la question que semble poser à plusieurs reprises Angélopoulos. La mer et l'orage ont cédé la place à la pluie.




La science aiguë de la critique verra sans doute des défauts à ce film, et il y en a. Mais aimer, c'est aimer entièrement. Tous les "mais" du monde satisferont l'homme raisonné en recherche de vérité, ils ne seront rien pour l'amoureux en recherche de justesse. Je conseille à tous de voir ce film magnifique et rare. Notre société étant plus avare de beauté que d'hommages, le film n'est plus distribué. Le DVD lui-même est amputé de quinze minutes, probablement pour nous désapprendre à regarder lentement. La longueur du film sera sans doute rédhibitoire pour beaucoup, habitués que nous sommes à rentrer dans les formats imposés.

En sortant de la salle, j'entendis une femme s'écrire: "c'est pas beau, et c'est d'un triste!". Je ne partage absolument pas ce jugement, vous l'aurez compris. Oui, le film d'Angélopoulos est long, mais il est limpide. Il faut ce temps pour faire sentir au spectateur le poids du temps qui passe. Ce n'est pas seulement un discours sur la mort et le sens de la vie, c'est une manière de renvoyer le spectateur à sa propre vie. Oui, ce film est triste, mais il est stimulant car il nous dit de ne pas nous perdre. Il invite à vivre. Oui, ce film est beau, précisément parce qu'il est d'une extraordinaire lucidité, et parce qu'il reflète la condition humaine. Et c'est là dedans qu'il faut se tenir debout. Il n'y a pas d'ailleurs. Serrez les bonheurs qui vous sont offerts...



Théo Angelopoulos, L'Eternité et un jour, 1998.

La fiche et la bande annonce

3 commentaires:

Marcel Trucmuche a dit…

Tu adorerais "Le regard d'Ulysse".

Lysiane Rakotoson a dit…

Oui, il faut que je le vois. Mais je me résignerai à le voir seule car ceux qui m'entourent ont... comment dire... dormi devant "L'Eternité et un jour".... :-)

Anonyme a dit…

Je garde de ce film vu dans un petit cinéma de Capbreton à sa sortie en 98 un souvenir purement magique...Je rejoins votre sentiment, un film magnifique.