vendredi 10 août 2012

Pourquoi grimper sur les montagnes?

 Mont-Blanc (c) Lysiane Rakotoson

Pourquoi grimper sur les montagnes? Voici une question à laquelle répond un livre qui plaira à ceux pour qui le corps importe autant que l'esprit. Il séduira plus encore aux amoureux de la montagne, de la marche ou de l'escalade. Le point de vue adopté est celui d'un professeur de philosophie, Patrick Dupouey, à la fois agacé par les propos trop métaphysiques sur la montagne et l'orgueil de ses "pratiquants". Avec trente-cinq ans de montagne dans les jambes, les mains et les yeux, Patrick Dupouey peut aborder une infinité de sujets, utiliser de multiples références sans pour autant nous assommer de citations obscures.

L'auteur utilise la philosophie à bon escient et nous met en garde contre les interprétations systématiquement métaphysiques (ou les justifications morales) concernant la montagne. De même balaye t-il d'un revers de manche les répliques ignorantes de ceux qui croient que l'on va à la "rencontre de la mort", "que l'on se rue sur le Mont-Blanc" ou qu'un alpiniste a "soif de danger". Non, répète t-il avec justesse, il y a d'abord de l'amour dans la montagne, et non un étrange masochisme. L'ignorance et les préjugés étant rapidement mis de côté, Patrick Dupouey déplie sa réflexion sur une vingtaine de chapitres. De la lumière à la liberté en passant par le vertige et le sublime, il convoque les philosophes et les écrivains, non pour donner une quelconque justification morale aux activités en montagne, mais pour éclaircir, ce qui, en elle, peut fasciner.

Le livre est avant tout un éloge de l'activité physique (même s'il la critique aussi, on le verra plus bas). Que l'on marche, que l'on randonne plus sportivement, que l'on grimpe, que l'on se hisse sur des cascades de glace, la montagne permet de prendre conscience de la matière. La nôtre, d'abord, c'est-à-dire notre corps, nos mains, nos muscles. Il peut sembler tout à fait banal de louer l'activité physique, mais la chose n'est pas encore parfaitement intégrée par nombre de nos intellectuels. Très récemment, l'un d'eux accusait les citoyens de courir et de ne plus lire. Il faut n'avoir jamais couru plus de quelques minutes pour ignorer que la course peut toucher à un degré de concentration qui n'a rien à voir avec de l'agitation ou de la gesticulation. Patrick Dupouey insiste, dans un très beau chapitre intitulé "l'effort", sur les joies procurées par la montagne, par l'effort de la marche ou de l'escalade.

"Ceux qui disent que l'homme cherche le plaisir et fuit la peine décrivent mal. L'homme s'ennuie du plaisir reçu et préfère de bien loin le plaisir conquis: mais par-dessus tout il aime agir et conquérir; mais par-dessus tout il aime agir et conquérir; il n'aime point pâtir ni subir; aussi choisit-il la peine avec l'action plutôt que le plaisir sans action [...] Faire et non pas subir; tel est le fond de l'agréable" (Alain).
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Aimer la montagne, c'est aussi aimer passionnément la matière: la lumière, les nuages, et surtout, la pierre. C'est Bachelard qui est ici convoqué. Dans l'Eau et les Rêves, il souligne à quel point la beauté ne réside pas seulement dans la forme, mais aussi dans la matière même. Et l'auteur de commenter ainsi: "L'intérêt pour la roche et ce qu'on pourrait presque appeler sa personnalité, est celui que le profane soupçonne le moins. La texture du rocher, son grain, ses structures et ses sculptures, ainsi bien sûr que ses couleurs, comptent dans la vie d'un grimpeur."
Victor Hugo avait déjà, dans Alpes et Pyrénées, donnait un visage aux pierres. Mais approcher la montagne oblige à passer de la contemplation à l'action: "Le travail contre la matière est une sorte de psychanalyse naturelle. Il offre des chances de guérison rapide, parce que la matière ne permet pas de nous tromper sur nos propres forces. [...] "Faire effort, c'est exister soi-même et faire exister les choses autour de soi, précisément parce qu'une volonté n'est réelle qu'à partir du moment où elle rencontre une résistance". Bachelard


Parler de la montagne, c'est aussi faire l'éloge de la liberté, de l'errance, du chemin découvert. Car on apprend des choses essentielles en marchant, on apprend à s'orienter, à lire le paysage, on se familiarise (dans la mesure du possible), avec ce qui n'est pas balisé. Marcher, c'est aussi s'attacher au minuscule: "la vraie richesse des spectacles est dans le détail et à mesure que l'on sait mieux voir, un spectacle quelconque enferme des joies inépuisables" (Alain).

La montagne est donc aussi le lieu propice à la contemplation et à la méditation. "La contemplation depuis les sommets disposerait à la philosophie. Non à cette spéculation abstraite qui échafaude des systèmes compliqués. Mais à une sagesse pratique faite de sérénité et de détachement." Pour l'auteur, elle réveille en nous "un sentiment lié à la caducité de toutes choses", tout comme le désert" qui offre aussi, à sa manière, une belle image de la mort". Pour preuve, les très expressifs noms de "l'Ailefroide", du "Mont Maudit", "de la Brèche des Tempêtes"...

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Néanmoins, aucun angélisme de la part de Patrick Dupouey qui souligne aussi comment les valeurs et l'esprit précédemment évoqués peuvent être mises à mal. La montagne peut, comme tous les espaces, devenir le lieu du chacun pour soi. Pour ceux qui ont l'habitude de randonner, ils savent que l'on peut vite être dérangé par des groupes de marcheurs hurlant littéralement, faisant porter leurs conversations sur les cuillères et les tomates à un kilomètre à la ronde. Le lac le plus sublime n'inspire plus le silence.
Le tourisme sportif, lui, conduit chacun à consommer le paysage. Les slogans tels que "la montagne à portée de main" ne doivent pas faire oublier qu'elle est un aussi un espace de liberté.
"Alain se moque de ces gens qui courent d'un spectacle à l'autre, évidemment avec le désir de voir beaucoup de choses en peu de temps, en fait surtout pour en parler" (Il y aurait d'ailleurs beaucoup à dire sur la compulsion de la photo et de la publication de photos sur divers réseaux sociaux...).

Plus dangereuse, l'idéologie du dépassement de soi et le culte de la performance sont malheureusement monnaie courante en montagne. L'alpinisme notamment, n'échappe pas à ce culte de la virilité, de la force, de l'homme complet, de l'esprit de conquête.  
"L'alpinisme, avec quelques autres sports, a nourri une mythologie un peu suspecte du courage et de la volonté. Le public, extérieur à la chose même, ne demande qu'à croire à l'épopée." (L'auteur rappelle dans la foulée l'usage qui fut fait de l'alpinisme aux temps du fascisme.)

L'auteur n'évoque pas la mode, mais le troupeau ne se trouve pas toujours où l'on pense. Le plancher des vaches compte parfois plus d'êtres émancipés que les cimes, où les moutons viennent faire leur démonstration de force. Et la montagne n'est pas à l'abri des loisirs de masse, des divertissements balisés, créés pour nous, nous retirant la peine de choisir, de décider, de vivre.
 
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Ce livre essentiel, agréable, riche, cerne avec justesse tout ce que l'on peut trouver en montagne : se sentir en sécurité dans l'insécurité, l'apprentissage de la responsabilité et donc de la liberté, l’affutage du corps et donc de l'esprit.
Michel Serres, dans son essai Variations sur le corps, commençait par une dédicace à ses guides de haute montagne qu'il remerciait de lui "avoir appris à penser. L'homme pense tout autant avec son corps, la montagne nous le rappelle, plus encore à ceux qui, comme l'auteur, ont été formés à une gymnastique cérébrale perpétuelle. Souhaitons donc pouvoir dire, comme Nietzsche, que "nous ne sommes pas de ceux qui n'arrivent à penser qu'au milieu de livres, sous l'impulsion de livres - nous avons pour habitude de penser au grand air, en marchant, en sautant, en escaladant, en dansant, de préférence sur des montagnes solitaires ou tout au bord de la mer, là où même les chemins deviennent pensifs. Nos premières questions de valeur, qu'elles portent sur un livre, un homme et une musique, sont les suivantes: sait-il marcher? plus encore, sait-il danser?"






Référence:

Pourquoi grimper sur les montagnes, Patrick Dupouey, Editions Guérin, Chamonix.

Poursuivre avec :


Propos, Alain.
Ethique, Spinoza
Par-delà le bien et le mal, Nietzsche
Le Gai Savoir, Nietzsche
A quoi tient la beauté des montagnes, conférence faite au Club Alpin le 25/11/1897, Russell, Editions Isolato
L'eau et les Rêves, Bachelard
La terre et les rêveries de la volonté, Bachelard
L'air et les songes, Bachelard
La Montagne, 1ère partie, Michelet
Variations sur le corps, Michel Serres
Les Cinq sens, Michel Serres
L'être et le Néant, IV° Partie, chapitre 1er, sections 1 et 2 sur l'effort, le rocher, le randonner, et le ski et la glisse, Sartre.


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