samedi 27 octobre 2012

Les notes de chevet de Shonagon

" A l'approche de midi, le froid se relâche, il est déplaisant que le feu des brasiers carrés ou ronds se couvre de cendres blanches" (p. 29)


Les Notes de Chevet de Sei Shonagon ne m'ont pas donnée ce que je croyais y trouver. Sous la bannière "d'écrits intimes", j'attendais un journal, un carnet de bord, des chroniques. Rien de tout cela dans ces notes rédigées au XI° siècle, vers le milieu de la période Heian. Un Japon de splendeur et d'éclat dans lequel a vécu Sei Shonagon, dame d'honneur attachée à la princesse Sadako. 
Les Notes de Chevet proposent un tableau vivant et fascinant d'un Japon poétique, raffiné, généreux. Chose remarquable, la littérature de cette époque compte nombre de femmes. Sei Shonagon se distingue cependant de la plupart d'entre elles en esquissant un portrait désordonné et étincelant du monde et de la vie du Japon au XI° siècle.



Les Notes de Sei Shonagon n'ont rien à voir avec une introspection obsessionnelle. Point de textes nourris par l'ego ou par le désir de mieux se connaître. Impossible de traduire le titre de l'ouvrage par l'expression de "journal intime". Il n'y a d'intime dans cette parole que le regard. Regard aigu d'une femme sur le monde dans ce qu'il a de bas et d'élevé.

Les Notes font ainsi se succéder des sujets aussi divers que la neige ou l'habillement des chambellans, les anecdotes princières et la description d'un arbre ou d'un oiseau. Dame d'honneur, Sei Shonagon disposait d'une place privilégiée pour observer à loisir les hommes. Mais cette observation se fait toujours légère. Certes, ses écrits ne sont pas dénués de critique ou de moquerie face à des comportements qu'elle juge bêtes, indécents ou médiocres. Mais les propos ne sont teintés d' aucun moralisme, ni même de satire. Le discours est plus sensible et généreux qu 'acerbe.


Le regard de Sei Shonagon pose sur les autres n'est jamais supérieur ou hautain. Aucune distance critique ne vient ternir sa saine curiosité ou son amour de l'observation.  Le monde est finalement pour elle plus objet d'amour que de détestation.

Enchaînements et liens logiques ont volé en éclats dans l'écriture. Tour à tour sont évoquées les choses détestables, effrayantes ou délicates. Les imperfections trouvant leur place au même titre que les merveilles, le quotidien côtoyant l'extraordinaire.

"Choses détestables.

[...]
En frottant le bâton d'encre de Chine sur la pierre de l'écriteau, on rencontre un cheveu qui s'y est introduit.
[...]
Un homme sans talent, qui parle beaucoup, à tort et à travers, comme s'il savait toutes choses.
 [...]
On a eu la folie de faire secrètement coucher un homme dans un endroit où il n'aurait jamais dû venir, et voilà qu'il ronfle.
[...]
Celui qui, en sortant, ne referme pas la porte qu'il vient d'ouvrir est très détestable".
(pp. 56-59)


Les descriptions peuvent même parfois avoir la densité de celles d'un Proust. Les noms, les gestes y sont évoqués avec beaucoup de précision. Sei Shonagon aime le réel pour ce qu'il est et en parle avec fraîcheur.

"Lorsqu'on a cueilli une longue branche de cerisier, gracieusement fleurie, et qu'on l'a mise dans un grand vase à fleurs, c'est vraiment délicieux, surtout s'il se trouve là quelque visiteur en manteau de cour, couleur de cerisier, dont les manches laissaient voir de dessous." (p. 32)

Sismographe, Sei Shonagon ne perd jamais de vue le monde, y compris dans ce qu'il peut avoir de futile. Car la futilité et l'inutilité sont bien la matière de nombreuses anecdotes que l'histoire n'aura pas retenues. Ils évoquent pourtant avec beaucoup de force le cœur de l'homme: la réplique de l'un, la fierté d'un autre, les intrigues amoureuses, les jalousies...

Les Notes de Chevet témoignent d'un monde raffiné où l'étiquette a toujours une justification esthétique. Où les correspondances sont minutieuses, élaborées. Où l'écrit et la parole ont une importance telle que chaque mot prononcé pèse et où la valeur de chacun se mesure à sa capacité à dire un poème. La poésie a donc, bien évidemment, une place de choix dans ces notes. Les personnages ne cessent de dire des poèmes, d'en écrire, d'en rappeler le souvenir. Les correspondances elles-mêmes s'écrivent en vers. La poésie devient un mode de communication majeur entre les êtres. Comment annoncer une fête? Comme ceci:

"On s'informait
Du bruit de hache
Qui se répercutait dans la montagne
Et c'était le bruit
De la canne de fête".


Choses étonnantes et surprenantes dans les Notes : le passage du récit détaillé à l'évocation laconique d'un objet ou d'un sentiment. Sei Shonagon procède ainsi souvent par listes. Des énumérations simples qui sont tantôt surprenantes, tantôt d'une grande profondeur, comme lorsqu'elle évoque les  "choses qui donnent une impression de chaleur" et "les choses qui ne s'accordent pas". Le livre devient un véritable kaléidoscope:

"Choses qui ne s'accordent pas

Une mauvaise écriture sur du papier rouge.
Par un beau clair de lune, rencontre une inélégante voiture découverte."

"Choses qui donnent une impression de chaleur

Une étole faite de morceaux divers.
Une personne très grasse, qui a beaucoup de cheveux".





Sei Shonagon porte son attention sur les moindres choses du monde. Son regard attentif et éveillé rend compte de tout, des couleurs, des sons, du climat, avec une remarquable acuité. Chaque geste, chaque posture, sont ainsi décrits comme s'il s'agissait d'une chorégraphie. Sei Shonagon fait preuve d'une sensibilité extrême, influencée par les saisons, le climat, les moindres variations de la lumière, les accords et les discordances.


Pas de futilité donc, puisque toute chose prend sa valeur du fait de son existence même. Sei Shonagon reste  toujours en étroite relation avec le monde; sans abstraction, sans pensée parasite.

 "Occasions dans lesquelles les choses sans valeur prennent de l'importance

Un grand chapeau de femme, par un jour de pluie."


Consciente de l'impermanence des choses (qu'elle décrit à merveille), elle n'attache d'importance qu'à l'instant présent, qu'à ce qui est ici et maintenant. Les Notes de Chevet témoignent ainsi d'un art de vivre dans la beauté, dans l'instant, d'un art d'observer, d'aller à la rencontre de l'autre. La modernité et ses gardes du corps, la grossièreté, la médiocrité, la laideur, le festif, le compassionnel, l'obscénité, auraient beaucoup à puiser dans ces notes médiévales : un parfum, de l'élégance, de la grâce, de la tristesse, de la présence, de la joie.




Lire: Sei Shonagon, Notes de Chevet, Traduction et commentaires d'André Beaujard, Gallimard/Unesco, Connaissance de l'Orient. 

Écouter: Sei Shonagon par Jean-Claude Carrière (France Inter)

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