samedi 22 décembre 2012

"A l'orée du pays fertile"

"La langue est à la fois de nature physique et d'essence métaphysique".

"Méditerranée", Nicolas de Staël
A l'orée d'un pays fertile, d'un pays de contrastes, de tragédies, de blessures, la Grèce, Jacques Lacarrière avait composé une œuvre poétique dense et plutôt méconnue. Du moins jusqu'à ce que paraisse ses œuvres complètes il y a quelques mois. Si "la lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil" comme l'affirmait René Char,  la poésie de Lacarrière s'en approche.

Jacques Lacarrière est connu pour son amour du voyage et de la marche, moins pour sa poésie, pourtant claire, cohérente et puissante. Le paysage grec, l'été, la lumière, traversent l'oeuvre, avec pour compagnons l'infiniment grand -les dieux, les astres- et l'infiniment petit -l'herbe, la terre, les racines... Double élan qui conduit Lacarrière à chanter les éléments et les mythes, l'archaïque et l'essentiel. La poésie de l'auteur de Chemin faisant concilie ainsi la matière et l'esprit, le ciel et la terre.
Occasion de montrer que la poésie est résistance, et presque désobéissance civile. Poésie vivace, tenace comme le lichen, les pierres, les racines ou les plantes grasses.

 La poésie est morte, mourante, moribonde? Alors, vive la poésie! [...] Elle est toujours de ce monde, puisqu'elle demeure vivante parce que vivace, vivace parce que rebelle."

Et tout cela pousse sur le terreau de la Grèce ancienne, celle d'Icare, celle du labyrinthe, celle de Sibylle et d'Apollon. La formule contradictoire "l'archaïsme est notre avenir" peut se comprendre comme un manifeste en faveur d'un monde qui a encore beaucoup à nous dire. Il ne s'agit alors pas tant de chérir le passé que de s'en servir de lui pour n'exister qu'au présent.

 Pour nous, quel destin à notre espoir?

Espérer n'est pas nécessaire pour entreprendre le futur.
Réussir n'est pas nécessaire pour persévérer le présent.

De nombreux poèmes sont ainsi éloge de l'infinitésimal, de l'enfance au regard pur. La profondeur du minuscule côtoie les grandes lumières, la force du bleu et des mythes.

Enfance

Si les cloportes faisaient de la musique
(bruit méticuleux de leurs pattes
sur la terre rafraîchie par la sieste des pierres)
je passerais mes heures d'adulte au centre des graviers
suspendu dans le rêve d'être une oreille
pétrifiée par le chant des mouches grises
dans leurs cathédrales d'odeurs.

Et si la nature est un langage, celui-ci ne se donne qu'à l'attentif.

Assolements

Touffes de langage ponctuation d'abeilles:
Le printemps grammairien  conjugue  les corolles.
Herbes et verbes s'épellent aux  phonèmes des vents.
Sur le cahier du ciel, des virgules d'oiseaux.
[...]


"Monument en pays fertile", Paul Klee

Jacques Lacarrière s'intéresse à la terre, à ce qui est plus qu'à ce qui pourrait être. Le spirituel ne trouve sa source que bien ancré dans le sol. C'est ainsi qu'on peut penser que dans l' "Entretien avec les racines", celles-ci ne sont que l'avatar du poète qui répond: "nous ne croyons qu'à l'arbre, à lui de croire au ciel".

Pourquoi la Grèce alors? Peut-être parce que, comme le rappelle Jean-Pierre Siméon dans sa préface, c'est le pays des contraires, des extrêmes, des luttes. Murs blancs, eau bleue, éblouissements, tragédies. Ce n'est pas un pays de la demie-mesure, encore moins du compromis. La Grèce, non pas celle de la crise, mais de la lucidité, du soleil, du contraste assumé des couleurs, comme dans le poème qui porte le nom du site de Rhamonte:

Rhamonte

Justice comme les pierres. Belle et nue
Justice venue de très loin. D'outre-humain.
Couteau sur la pensée. Contre le coeur.
Justice.

La voilà la force, l'intransigeance du paysage, celle qui aiguise la pensée, le cœur. Comme si ce mot de "justice" avait traversé les siècles de Phèdre et de Médée jusqu'à nous, comme si le poète lui redonnait toute son électricité. 
La poésie de Lacarrière est une poésie qui chante et qui crie en même temps, qui mêle la déchirure et l'amour. Les images les plus frappantes sont sans aucun doute celles d'Empédocle et d'Icare. La figure du premier évoque le poète, et plus largement l'être désireux d'être au monde ici et maintenant. Dans un poème intitulé Empédocle, Lacarrière désigne son suicide comme le premier acte de présence au monde. Paradoxe qu'il n'est pas besoin d'éclaircir, les vers qui suivent parlent d'eux-mêmes:


"Quarante ans de méditation ont conduit Empédocle dans le cratère du Stromboli. A cet instant, pour la première fois, il a vu un volcan, un ciel bleu, une fumée sulfureuse, une mort apprise chaque jour et enfin récitée dans le feu de la terre."
C'est l'amour du réel qui court dans la poésie de Lacarrière, et le désir de voir simplement ce qui est (le réel), y compris dans ses contradictions.
La chute devient alors une ascension, et se coucher sur la terre, c'est "ascendre" pour Lacarrière. Ainsi de la figure d'Icare, la plus passionnante de la mythologie à mon avis, qui rappelle le célèbre tableau de Matisse :

"LE CRI D'ICARE CHUTANT DANS LE BLEU DES ÉTOILES


De ce cri, de ce rêve-là, je suis né."
(L'Aurige, III, Prophétikon)


Le lien fondamental avec la Grèce est ici réaffirmé, tout comme l'affirmation de la nécessité d'être comme l'arbre, enraciné et "jardinier du ciel". La chute d'Icare est, il me semble, la figure de toute la poésie de Lacarrière. Qu'est-ce qu'un poème si ce n'est un cri qui chante, une chute vers le haut, une joie dans la perte?

La poésie de Lacarrière reste volonté d'enchantement, liberté portée par le lyrisme. Le poème "prélude" fait ainsi entendre la voix d'Icare enfant. C'est ce prélude que le poème et le poète tentent de retrouver par l'écriture. Comme un état d'enfance, sans doute et sans pourquoi.



Prélude


Enfant, je jouais dans les paupières du ciel. Les nébulosités de l'espace étaient mes seules compagnes. Je marchais sans y prendre garde sur les cheveux de vieilles femmes, côtoyais les plus laids monuments sans même les remarquer. Sans un mot, je déshabillais les forêts pour les forêts pour les jeter nues à l'entrée des villes mais je continuais de m'instruire à l'écoute des paroles douces des saisons. A chaque pause, des vols d'oiseaux migrateurs m'indiquaient la route à suivre. J'étais indiscuté, j'étais heureux...."
( L'enfance d'Icare)

La poésie est ainsi un état de non-savoir, c'est-à-dire une libération de la connaissance pour aller à la création et à l'expérience. Lacarrière s'insurgeait contre la poésie trop cérébrale et intellectuelle de notre temps, et je lui donne raison. Je plaide, comme lui, pour une écriture organique, authentique, une écriture où l'artificiel cède le pas à l'évidence. "Créer, c'est bien plus que connaître, c'est avant-connaître" disait-il. C'est défendre une poésie non pas métaphysique, mais consciente, une poésie "placentaire" (je cite) et viscérale. Cette liberté, le plus beau vers de Lacarrière le chante naturellement :

Liberté fauve, ma colline. 
J'écoute les chants, les cantates des pays de l'herbe...
[...]
Liberté fauve, ma colline. 

La liberté n'est pas ailleurs, elle n'existe qu'au présent et dans le réel, fauve, puissante, solide. Et ce pays fertile n'a rien d'un  Eldorado inatteignable. C'est le réel dans lequel le poète nous invite à entrer de plain-pied, sans crainte d'en étreindre toutes les faces, des plus sombres aux plus éblouissantes. 


"La chute d'Icare", Henri Matisse.

A l'orée du pays fertile, œuvres poétiques complètes,  Jacques Lacarrière, préface de Jean-Pierre Siméon, éd. Seghers, 2012.

Aucun commentaire: