lundi 24 décembre 2012

Paysages pour Keats, Brontë et Apollinaire.

J'ai à plusieurs reprises évoqué ici des paysages et des lieux qui m'étaient chers: la montagne, le relief, l'âpreté méditerranéenne... J'avais envie d'évoquer aujourd'hui un espace singulier, peu prisé, et qui m'a pourtant fait relire Brontë, Keats ou encore Apollinaire avec beaucoup de joie. C'est la lande tourbeuse qui m'a traversée par sa profondeur et sa mélancolie. Pour Emily Brontë, cela s'appelait les "moors", la lande du Yorshire, pour Keats les landes et la bruyère, pour Jane Eyre de Charlotte Brontë, les landes perdues...  
Les landes ont traversé la poésie romantique, leur image mélancolique et triste s'est imprimée dans nos esprits, mais leur énigme nous a trop souvent échappés. Le caractère hostile de ce paysage en a fait le cœur des histoires les plus douloureuses. Ainsi de la croix des fiancés, que l'on dit morts de froid, dans les fagnes. Le Nord-Est de la Belgique compte pourtant la plus étrange immensité de tourbière, et la parcourir, c'est retrouver l'âme tourmentée de Jane Eyre. On les appelle les Haute-Fagnes, elles sont froides et humides, tourmentées et arides. Apollinaire les a pourtant chantées dans un poème peu connu:

Fagnes de Wallonie
Tant de tristesses plénières
Prirent mon coeur aux Fagnes désolées
Quand, las, j'ai reposé dans les sapinières
Le poids des kilomètres pendant que râlait
Le vent d'Ouest.
[...]
Au ciel
Qui restait pur obstinément
Je n'ai confié aucun secret sinon une chanson énigmatique,
Aux tourbières humides.
[...]
Nord,
Nord !
La vie s'y tord
En arbres forts,
Et tors.
La vie y mord
La mort
A belles dents
Quand bruit le vent.



La fagne est la porte du grand nord, le seuil étrange d'un autre monde. La forêt qui la borde et la longe est dense, haute, noire. Le bord extrême du monde. L'impression que si l'on va plus loin, on finira par se perdre dans un pays inconnu. Lieu sauvage, contrasté et mélancolique, la lande et la tourbière sont des lieux poignants. Aucune mièvrerie. L'image même de l'errance, de la nudité.


 Les moors, les moors où l’herbe rare
Étend son velours sous nos pas ;
Les moors, les moors où le ciel clair
Dessine au loin la haute passe ;
Les moors, où le tarin égrène
Son trille sur le granit nu,
Où l’alouette délirante
Exalte nos coeurs de son chant !
Quelle langue dira le trouble
Qui naquit en moi quand, au loin,
Au front d’une lande étrangère
Je vis une bruyère pâle ?
Elle était maigre, et sans couleur,
Elle murmura d’une voix faible :
« La prison et l’exil me tuent,
J’ai fleuri mon dernier été. »



L'air est doux et pénible pour les personnages romantiques. L'errance des héros n'est pas irréelle lorsque l'on fait l'expérience du lieu de leur histoire. Faut-il faire de la géographie pour goûter à la littérature? Peut-être que oui, comme il en va d'ailleurs de chaque texte, qui ne vaut que par le poids de vie, d'expérience, que l'on est capable d'y mettre.




Ce que les fagnes perdent en relief, elles le gagnent en profondeur mystérieuse. Le jaune d'or est fané, le bleu diaphane, mais le gris ardent. Les quelques arbres qui trouvent grâce aux yeux de cette terre riche mais étouffante, se tordent et se découpent. Ce n'est qu'ombre et traces, lumière créée par l'absence de lumière. Les fagnes, comme toutes les landes, possèdent un caractère sauvage et déroutant. Il n'y a rien à domestiquer, il n'y a aucun point de vue grandiose. Le ciel des fagnes est comme un lac gelé au dessus des soies de la bruyère. Pas de recours aux forêts ici, mais l'espace pur possédé par la terre, les ferments, l'eau.

"La croix des fiancés", Hautes-Fagnes. Source : pogona, flicker

Barbey d'Aurevilly appelait la lande " la friche de l'âme humaine". Et assurément, elle est à la fois lieu de décomposition et lieu d'origine. Dans l'Ensorcelée, il évoque à son aspect "primitif et sauvage". Car il est un endroit propice à l'imagination, un lieu qui conserve son mystère et ses ombres fantastiques - lutins, fées, cavalier errant... Rares sont les paysages aussi peu enclins à se livrer, où le visible n'a pas encore tout gagné sur l'invisible et le mystère. Rares sont aussi les textes creusant sans cesse le mystère sans répondre à la question. Le poème, peut-être?


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