dimanche 17 février 2013

Rien que du blanc à songer

"Rien que du blanc à songer", n'est pas un précepte du bouddhisme zen, mais une phrase d'Arthur Rimbaud. Elle ouvre le beau roman poétique de Maxence Fermine, Neige. Je n'ai parié que sur le titre avant de me plonger dans cette lecture. Ce seul mot délicat de "Neige" me persuade à lui seul.

Hokusai, "Trente-six vues du Mont Fugi" (13°vue).  (c)Bnf/expositions
Neige est d'une étonnante profondeur. Un petit bijou de philosophie sans discours philosophique. La poésie et la narration s'entremêlent et s'y confondent.  Neige se déroule dans le Japon du XIX° siècle et raconte l'histoire de Yuko, un jeune poète épris de la neige et qui part à la rencontre d'un maître aveugle pour apprendre à mettre de la couleur dans sa poésie.

La neige est le motif de ce roman poétique, concis, composé comme un recueil et parsemé de nombreux haïkus. Au lieu d'ensevelir le propos sous le verbe, Fermine a préféré poser quelques phrases pénétrantes.

Conception très orientale de la poésie, dénuée de tout ego ou de tout désir de production. Le poète n'est pas celui qui force, qui accélère, qui promeut. "La poésie n'est pas un métier." affirme le père à son fils. La réponse de Yuko : "C'est ce que je veux faire. Je veux apprendre à regarder passer le temps". Et effectivement, Yuko est un poète de la neige parce qu'il ne prouve rien, ne construit rien. Et s'il écrit dans un premier temps, c'est mû par l'amour. Sa poésie est jeune, blanche, trop blanche lui dit-on. Et c'est ainsi qu'il ira trouver le maître de l'art absolu.

Yuko n'écrit qu'en hiver. Il se donne ce temps et cet espace pour écrire. Hors de l'hiver, il oublie la poésie.

" Ce printemps, Yuko tint promesse et n'écrivit aucun vers. 
Il se contenta de respirer le parfum des pétales de fleurs du cerisier dans le jardin vert."

Et c'est ainsi que l'on devient poète. En oubliant aussi le poème.

Au cours de son parcours initiatique, Yuko va entrer dans le monde dans ce qu'il a de dur, de triste. C'est l'entrée dans la tristesse et dans le manque qui va colorer le monde du jeune homme.


Yuko a déjà compris l'importance du blanc, du vide, de l'effacement des concepts et des théories. Son amour fou pour la neige et pour le mot "neige" ne suffisent pourtant pas. La couleur qui manque à sa poésie, chacun peut le lire à sa manière. C'est le corps, l'incarnation, l'organique, la part d'ombre, la souffrance.  C'est pourquoi le premier enseignement du maître Soseki semblera étrange à Yuko. Le maître lui demande de fermer les yeux et de lui dire ce qu'il voit. Au premier abord, le jeune homme pense qu'il ne voit aucune couleur. Puis il comprend que "voir", signifie être attentif à  la réalité toute entière.  Fermer les yeux, c'est à la fois voir avec le cœur et voir depuis l'ombre.

La poésie telle qu'elle est évoquée dans ce livre est directe, saine, dénuée de tout dogme. Le jeune Yuko n'y défend aucun territoire. Et il n'ira jamais présenter ses poèmes à la cour de l'empereur, parce que son amour et son art sont démesurés. Yuko est ainsi un personnage magnifique, parce qu'il se conduit en être humain noble, gracieux, inspiré. L'inspiration ne viendra pas comme un nouveau ciel après une longue attente, elle n'est que la découverte d'un ciel qui est déjà là mais que l'on ne voyait pas. En ce sens, le personnage de Neige est intrépide : il agit par amour - amour de la poésie, amour pour une femme, amour du réel.


Le roman de Maxence Fermine noue ainsi avec élégance la question de la création poétique et celle de l'expérience, détruisant ainsi toute dualité entre la vie domestique et la vie artistique. Il plaide pour la joie et la santé, non pas une espérance de bonheur dégoulinant ou une lumière artificiellement vitaminée, mais une présence authentique qui ne nie pas l'ombre.

Roman sans bavardages qui, en cinquante quatre très courts chapitres, fait danser deux éléments sans lesquels il n'y a ni neige ni poème : le silence et l'espace.


Neige, Maxence Fermine, Editions Points.



5 commentaires:

Sébastien de Cornuaud-Marcheteau a dit…

Vous en parlez si bien que j'aimerais voir la neige... Quelques phrases résonnent en moi comme "La poésie n'est pas un métier." (assertion que je contamine personnellement à l'ensemble des poiètès, des créateurs) et aussi "Yuko est un poète de la neige parce qu'il ne prouve rien, ne construit rien." qui me fait penser à Char « Un poète doit lais­ser des traces de son pas­sage, non des preuves. | Seules les traces font rêver. » (La parole en archipel)

Je pense que je vais me laisser séduire par ce roman qui réunit un ensemble d'interrogations (ou de méditations pour rester hors du concept) qui me taraudent. Merci.

Lysiane Rakotoson a dit…

Laissez-vous tenter alors, vous me direz si vous y avez goûté la même légèreté, la même profondeur...

Mokhtar El Amraoui a dit…

C'est si poétiquement bien présenté.
Tu es un véritable orfèvre du mot, chère Lysiane. Tu m'as mis la neige à la bouche!

Gabriel Arnou-Laujeac a dit…

Je l'ai lu lorsqu'il est sorti, j'ai ressenti cette même profondeur tendre et légère qui vous a touchée. Je l'ai d'ailleurs offert à plusieurs personnes à l'époque. Cordialement, Gabriel.

Bénédicte Jan a dit…

je me souviens avoir lu ce sublime livre et d'avoir noté dans un cahier quelques citations légères de ce petit bijou... Il faudrait que je les retrouve!